"Peu à peu, sans en être d'abord bien conscients, ils avaient commencé à employer des mots différents pour nommer les mêmes choses. Il disait timbale, elle disait gobelet. Il disait vélo, elle disait bicyclette.
Cela devint systématique. Ils puisaient dans les lexiques anciens, les dictionnaires de synonymes, les idiotismes, les patois de leurs régions d'origine.
Et quand enfin ils se furent partagé tous les mots de la langue, quand l'incommunicabilité entre eux fut parfaite, ils reconnurent qu'ils n'avaient plus rien à se dire et se séparèrent sans faire d'histoire." (Éric Chevillard, L'Autofictif, vendredi 8 mars 2019)
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dimanche 11 septembre 2016
mercredi 27 avril 2016
📖 "Nouvelles de Pétersbourg" de Nicolas Gogol
Une Perspective fantastique
Dans ce recueil de nouvelles constitué après coup, lors de la publication de ses Œuvres Complètes en 1843, Gogol nous donne à lire et à voir, à travers ces cinq histoires sans lien apparent, la toile de fond d'une Saint-Pétersbourg aliénante. Comme le montre Georges Nivat dans la préface du recueil, les protagonistes sont tour à tour privés de quelque chose ; preuve d'un contraste gogolien entre une campagne russe (celle de la terre) génitrice et une ville (celle de l’État) castratrice. Saint-Pétersbourg est une ville-mirage : tout y brille, mais dans une saturation superficielle. Dans l'approche "physiologique" qu'en donne Gogol, la ville est hybride ; pas tout à fait russe car pervertie d'une "laideur américaine", selon l'expression du marquis de Custine : elle est un lieu de dilapidation, où l'on ne saurait plus vivre que de rêve.Ainsi il est donc parfaitement compréhensible que ces Nouvelles de Pétersbourg soient caressées d'un fantastique qui émiette, qui désagrège le réel, et qui explique l'hétérogénéité des nouvelles. Il y a quelque chose de baudelairien dans cette vision urbaine kaléidoscopique : toutes ces impressions deviennent dans le texte l'expression d'une poésie urbaine, celle d'une souffrance d'inadaptation. Ce Pétersbourg maléfique inventé et donné à lire par Gogol, c'est "l'écran artificiel où se projettent les rêves avortés de l'homme russe" (Georges Nivat). La ville n'a donc pas d'espace réel puisqu'elle n'a pas d'âme ; les personnages se promènent sur l'espace circulatoire de la Perspective Nevski comme ils se promènent dans un entre-deux du réel en trompe-l’œil. La Pétersbourg gogolienne n'est pas architecturale : elle est mentale, fantastique, entre fantasme et marasme.
jeudi 24 décembre 2015
📖 "Novecento : pianiste" d'Alessandro Baricco
Berceur d'océan
Une véritable surprise que ce petit ouvrage, qui à première vue ne paie pourtant pas de mine !"J'ai écrit ce texte pour un comédien, Eugenio Allegri, et un metteur en scène, Gabriele Vacis. Ils en ont fait un spectacle qui a été présenté en juillet de cette année [1994] au festival d'Asti. Je ne sais pas si cela suffit pour dire que j'ai écrit un texte de théâtre ; en réalité, j'en doute. A le voir maintenant sous forme de livre, j'ai plutôt l'impression d'un texte qui serait à mi-chemin entre une vraie mise en scène et une histoire à lire à voix haute. Je ne crois pas qu'il y ait un nom pour des textes de ce genre. Peu importe. L'histoire me paraissait belle, et valoir la peine d'être racontée. J'aime bien l'idée que quelqu'un la lira" (Avant-propos d'Alessandro Baricco)
En effet, c'est bel et bien l'oralité qui façonne ce que j'ai décidé de classer, de façon totalement arbitraire et probablement contestable, comme une nouvelle. Le narrateur, trompettiste de métier, raconte, face à un public, l'histoire d'un homme qu'il a rencontré et côtoyé pendant des années sur le Virginian, un paquebot naviguant d'Europe en Amérique. Cet homme, c'est Danny Boodmann T.D. Lemon Novecento, et son histoire est tout bonnement extraordinaire.
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