Berceur d'océan
Une véritable surprise que ce petit ouvrage, qui à première vue ne paie pourtant pas de mine !"J'ai écrit ce texte pour un comédien, Eugenio Allegri, et un metteur en scène, Gabriele Vacis. Ils en ont fait un spectacle qui a été présenté en juillet de cette année [1994] au festival d'Asti. Je ne sais pas si cela suffit pour dire que j'ai écrit un texte de théâtre ; en réalité, j'en doute. A le voir maintenant sous forme de livre, j'ai plutôt l'impression d'un texte qui serait à mi-chemin entre une vraie mise en scène et une histoire à lire à voix haute. Je ne crois pas qu'il y ait un nom pour des textes de ce genre. Peu importe. L'histoire me paraissait belle, et valoir la peine d'être racontée. J'aime bien l'idée que quelqu'un la lira" (Avant-propos d'Alessandro Baricco)
En effet, c'est bel et bien l'oralité qui façonne ce que j'ai décidé de classer, de façon totalement arbitraire et probablement contestable, comme une nouvelle. Le narrateur, trompettiste de métier, raconte, face à un public, l'histoire d'un homme qu'il a rencontré et côtoyé pendant des années sur le Virginian, un paquebot naviguant d'Europe en Amérique. Cet homme, c'est Danny Boodmann T.D. Lemon Novecento, et son histoire est tout bonnement extraordinaire.
Novecento est né précisément en 1900, à bord du Virginian, abandonné sur un piano par une famille d'émigrants qui ne pouvaient pas s'occuper de lui. Recueilli par un membre de l'équipage jusqu'à la mort de ce dernier, Novecento grandit sans poser le pied à terre. Secrètement se développe chez lui un amour du piano, ainsi qu'une osmose avec l'Océan. Naviguant sans répit sur l'Atlantique, il passe sa vie les mains posées sur les quatre-vingt-huit touches noires et blanches de son piano, à composer une musique étrange et magnifique dont lui seul a le secret, et qui émeut aux larmes quiconque l'entend.
"Il jouait je ne sais quelle diable de musique, petite, mais... belle. Pas de trucage, c'était vraiment lui qui jouait, c'étaient ses mains à lui, sur ce clavier, Dieu sait comment. Et il fallait entendre ce qui en sortait. Il y avait une dame, en robe de chambre, rose, avec des espèces de pinces dans les cheveux... le genre bourrée de fric, si vous voyez ce que je veux dire, une Américaine mariée avec un assureur... eh bien, elle avait de grosses larmes, ça coulait sur sa crème e nuit, elle regardait et elle pleurait, elle ne pouvait plus s'arrêter."
Rapidement, le narrateur, qui fait partie de l'orchestre du paquebot, se lie d'amitié avec ce prodige dont la musique suit la berceuse des flots, et qui a bien trop peur de descendre de son bateau. Paradoxe du génie, qui sera mis à rude épreuve : par Jelly Roll Morton, l'arrogant "inventeur du jazz" (selon ses propres termes), mais aussi par la vie elle-même, par ce monde qui dans les années 1940 mène une guerre acharnée, et dans lequel la poésie de cette existence en huis-clos ne peut plus perdurer... Novecento se retrouve alors face à un choix : descendre de son bateau, ou mourir.
"Nom de Dieu, Novecento, pourquoi est-ce que tu ne descends jamais, même une fois, rien qu'une, pourquoi est-ce que tu ne vas pas le voir, le monde, de tes yeux, de tes propres yeux. Pourquoi est-ce que tu restes dans cette prison flottante, quand tu pourrais être sur le Pont-Neuf à regarder les péniches et le reste, tu pourrais faire ce que tu veux, tu joues du piano comme un dieu, ils seraient tous dingues de toi, tu te ferais un paquet de fric, tu pourrais te choisir le plus belle maison qui soit, tu pourrais même t'en faire une en forme de bateau, qu'est-ce que ça peut faire ?, mais tu la mettrais où tu veux, au milieu des tigres, par exemple, ou sur Bertham Street... nom de Dieu tu ne peux pas continuer toute ta vie à traverser dans les deux sens comme un con... t'es pas un con, tu es grand, et le monde est là, il y a juste cette foutue passerelle à descendre, qu'est-ce que c'est, juste quelques petites marches de rien mais il y a tout, nom de Dieu, au bout de ces quelques marches, il y a tout. Pourquoi tu continues, au lieu de descendre de ce machin, au moins une fois, rien qu'une.
Novecento... Pourquoi tu ne descends pas ?
Pourquoi ?
Pourquoi ?"
Ce livre, drôle et touchant, poétique et mélomane, nous livre aussi une réflexion sur ce que la vie offre à chacun, sur les possibles infinis d'un rien et le vertige paralysant du tout. Certes, en faire un chef-d'oeuvre serait peut-être aller un peu fort, mais Novecento : pianiste reste tout de même une petite pépite jouissive, à la lecture très rapide (environ une heure). Pourquoi s'en priver ?
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