Sacré Céline !
Je n'ai pas pour grande habitude de me plonger dans des biographies. D'une manière générale, cette littérature qui consiste à prendre la vie d'une personne célèbre pour objet, a quelque chose qui m'ennuie assez vite. Mais là , je dois avouer que je me suis laissé séduire par ce livre émouvant...Pour deux choses à vrai dire : tout d'abord, la figure fascinante de Louis-Ferdinand Céline, à la fois géniale et abjecte, et qui encore aujourd'hui continue de faire dissension ; puis cette double voix qui nous guide pendant ces quelques 160 pages, celle de Lucette Destouches, qui fut l'épouse de Céline, et celle de Véronique Robert, amie de cette dernière depuis trente ans.
L'ouvrage est divisé en chapitres qui suivent globalement la chronologie de la vie de Lucette Destouches. Chacun d'entre eux s'ouvre sur une petite introduction mettant en scène l'amitié qu'ont les deux femmes l'une pour l'autre, tout en préparant le récit qui va suivre, celui d'une Lucette Destouches qui se livre avec une touchante sincérité à son amie Véronique.
"Tout en haut de la Samaritaine se trouve un lieu enchanté où souvent, avec Lucette, nous sommes allés prendre le thé. Perchées dans le ciel comme deux nuages, nous restons silencieuses, des heures durant, à contempler le reflet irisé de l'eau sous les ponts, les toits gris de Paris et le ciel d'ardoise".
Puis celle qui fut pendant vingt-cinq ans la compagne de Céline, raconte, avec une honnêteté étonnante, tout d'abord son enfance, brièvement, et sa passion pour la danse dont elle en fera son métier. Mais rapidement, c'est la figure de celui qu'elle appelle tantôt Louis, tantôt Céline, qui fascine. Lucette tente d'expliquer comment elle et lui, ces deux êtres à la fois semblables et diamétralement opposés, ont pu trouver pendant autant de temps un équilibre à deux.
"C'était un être désespéré, d'un pessimisme total, mais qui en même temps nous donnait une force incroyable. Il y avait chez lui une intensité dans la tristesse que tout le monde fuyait. Je suis restée car je n'étais pas vraiment dans le monde, j'avais tout donné à la danse. [...]
Il ne voulait pas montrer sa tendresse, alors il agressait, même avec moi il a été horrible. A Meudon, il a eu dix ans d'agonie. Il ne supportait pas mon absence, refusait que je travaille trop, insistait pour que je mange, et il hurlait sans cesse. Personne n'a compris, mais c'est qu'il m'aimait trop.
Toute ma vie avec lui, c'est comme si on m'avait cassé du verre dans le cœur. Il était comme une fleur dont je devais sans cesse tenir la tige droite. Je l'ai complètement maintenu."
Elle dit tout, ou presque tout, n'épargne rien à son feu mari, le défend, l'accable, le juge sévèrement, l'aime profondément. Elle revient sur les pamphlets antisémites de Céline, qui ont suscité les réactions les plus violentes, et pose encore aujourd'hui le débat de leur réédition.
"Aujourd'hui ma position sur les trois pamphlets de CĂ©line : Bagatelles pour un massacre, L’École des cadavres et Les Beaux Draps, demeure très ferme.
J'ai interdit leur réédition et, sans relâche, intenté des procès à tous ceux qui, pour des raisons plus ou moins avouables, les ont clandestinement fait paraître, en France comme à l'étranger.
Ces pamphlets ont existé dans un certain contexte historique, à une époque particulière, et ne nous ont apporté à Louis et à moi que du malheur. Ils n'ont de nos jours plus de raison d'être.
Encore maintenant, de par justement leur qualité littéraire, ils peuvent, auprès de certains esprits, détenir un pouvoir maléfique que j'ai, à tout prix, voulu éviter."

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