"Peu à peu, sans en être d'abord bien conscients, ils avaient commencé à employer des mots différents pour nommer les mêmes choses. Il disait timbale, elle disait gobelet. Il disait vélo, elle disait bicyclette.

Cela devint systématique. Ils puisaient dans les lexiques anciens, les dictionnaires de synonymes, les idiotismes, les patois de leurs régions d'origine.

Et quand enfin ils se furent partagé tous les mots de la langue, quand l'incommunicabilité entre eux fut parfaite, ils reconnurent qu'ils n'avaient plus rien à se dire et se séparèrent sans faire d'histoire." (
Éric Chevillard, L'Autofictif, vendredi 8 mars 2019)

lundi 23 novembre 2015

📖 "Céline secret" de Véronique Robert avec Lucette Destouches

Sacré Céline !

Je n'ai pas pour grande habitude de me plonger dans des biographies. D'une  manière gĂ©nĂ©rale, cette littĂ©rature qui consiste Ă  prendre la vie d'une personne cĂ©lèbre pour objet, a quelque chose qui m'ennuie assez vite. Mais lĂ , je dois avouer que je me suis laissĂ© sĂ©duire par ce livre Ă©mouvant...

Pour deux choses à vrai dire : tout d'abord, la figure fascinante de Louis-Ferdinand Céline, à la fois géniale et abjecte, et qui encore aujourd'hui continue de faire dissension ; puis cette double voix qui nous guide pendant ces quelques 160 pages, celle de Lucette Destouches, qui fut l'épouse de Céline, et celle de Véronique Robert, amie de cette dernière depuis trente ans.

L'ouvrage est divisé en chapitres qui suivent globalement la chronologie de la vie de Lucette Destouches. Chacun d'entre eux s'ouvre sur une petite introduction mettant en scène l'amitié qu'ont les deux femmes l'une pour l'autre, tout en préparant le récit qui va suivre, celui d'une Lucette Destouches qui se livre avec une touchante sincérité à son amie Véronique.


      "Tout en haut de la Samaritaine se trouve un lieu enchantĂ© oĂą souvent, avec Lucette, nous sommes allĂ©s prendre le thĂ©. PerchĂ©es dans le ciel comme deux nuages, nous restons silencieuses, des heures durant, Ă  contempler le reflet irisĂ© de l'eau sous les ponts, les toits gris de Paris et le ciel d'ardoise".

Puis celle qui fut pendant vingt-cinq ans la compagne de Céline, raconte, avec une honnêteté étonnante, tout d'abord son enfance, brièvement, et sa passion pour la danse dont elle en fera son métier. Mais rapidement, c'est la figure de celui qu'elle appelle tantôt Louis, tantôt Céline, qui fascine. Lucette tente d'expliquer comment elle et lui, ces deux êtres à la fois semblables et diamétralement opposés, ont pu trouver pendant autant de temps un équilibre à deux.

      "C'Ă©tait un ĂŞtre dĂ©sespĂ©rĂ©, d'un pessimisme total, mais qui en mĂŞme temps nous donnait une force incroyable. Il y avait chez lui une intensitĂ© dans la tristesse que tout le monde fuyait. Je suis restĂ©e car je n'Ă©tais pas vraiment dans le monde, j'avais tout donnĂ© Ă  la danse. [...] 
      Il ne voulait pas montrer sa tendresse, alors il agressait, mĂŞme avec moi il a Ă©tĂ© horrible. A Meudon, il a eu dix ans d'agonie. Il ne supportait pas mon absence, refusait que je travaille trop, insistait pour que je mange, et il hurlait sans cesse. Personne n'a compris, mais c'est qu'il m'aimait trop. 
      Toute ma vie avec lui, c'est comme si on m'avait cassĂ© du verre dans le cĹ“ur. Il Ă©tait comme une fleur dont je devais sans cesse tenir la tige droite. Je l'ai complètement maintenu."

Elle dit tout, ou presque tout, n'épargne rien à son feu mari, le défend, l'accable, le juge sévèrement, l'aime profondément. Elle revient sur les pamphlets antisémites de Céline, qui ont suscité les réactions les plus violentes, et pose encore aujourd'hui le débat de leur réédition.

      "Aujourd'hui ma position sur les trois pamphlets de CĂ©line : Bagatelles pour un massacre, L’École des cadavres et Les Beaux Draps, demeure très ferme.
      J'ai interdit leur réédition et, sans relâche, intentĂ© des procès Ă  tous ceux qui, pour des raisons plus ou moins avouables, les ont clandestinement fait paraĂ®tre, en France comme Ă  l'Ă©tranger.
      Ces pamphlets ont existĂ© dans un certain contexte historique, Ă  une Ă©poque particulière, et ne nous ont apportĂ© Ă  Louis et Ă  moi que du malheur. Ils n'ont de nos jours plus de raison d'ĂŞtre.
      Encore maintenant, de par justement leur qualitĂ© littĂ©raire, ils peuvent, auprès de certains esprits, dĂ©tenir un pouvoir malĂ©fique que j'ai, Ă  tout prix, voulu Ă©viter."




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