"Peu à peu, sans en être d'abord bien conscients, ils avaient commencé à employer des mots différents pour nommer les mêmes choses. Il disait timbale, elle disait gobelet. Il disait vélo, elle disait bicyclette.

Cela devint systématique. Ils puisaient dans les lexiques anciens, les dictionnaires de synonymes, les idiotismes, les patois de leurs régions d'origine.

Et quand enfin ils se furent partagé tous les mots de la langue, quand l'incommunicabilité entre eux fut parfaite, ils reconnurent qu'ils n'avaient plus rien à se dire et se séparèrent sans faire d'histoire." (
Éric Chevillard, L'Autofictif, vendredi 8 mars 2019)

mercredi 28 octobre 2015

📖 "Le ravissement de Lol V. Stein" de Marguerite Duras

M'en voilà ravi !

« La scène dont le roman n’est tout entier que la remémoration, c’est proprement le ravissement de deux en une danse qui les soude, et sous les yeux de Lol, troisième, avec tout le bal, à y subir le rapt de son fiancé par celle qui n’a eu qu’à soudaine apparaître. »
Jacques Lacan, « Hommage fait à Marguerite Duras, du Ravissement de Lol V. Stein », Cahiers Renaud Barrault, décembre 1965.

C'était la première fois que je lisais du Duras. Après tout ce que j'en avais entendu - en bien et en mal - j'estimais qu'il était grand temps de m'en faire un avis personnel, dépris de tout préjugé. Je m'étais donc juré que cette lecture ne serait ni un pari, ni une corvée, mais bien plutôt une véritable exploration, et je crois qu'il est important pour apprécier ce roman de fuir à tout prix la crispation. J'en dirai plus un peu plus loin.

L'histoire gravite autour du personnage de Lol V. Stein, une femme énigmatique qui semble avoir perdu la raison après six mois de fiançailles pour avoir vu, lors d’un bal, son promis succomber en un instant à un irrévocable coup de foudre pour une autre. On ne le comprend qu'au bout du premier tiers du roman, mais le narrateur, un homme du nom de Jacques Hold, s'avère être en réalité lié à Lol V. Stein - il en est tombé amoureux après avoir été pendant un temps l'amant de sa meilleure amie d'enfance, Tatiana Karl -, et tente de comprendre cette femme qui le fascine tant en élucidant les mystères de sa vie. Mais pour cela, il ne dispose que de très peu d'informations - tout au plus des témoignages de Tatiana Karl dont il remet en question la fiabilité -, et est obligé d'inventer des éléments de sa vie, d'en écarter d'autres, de donner du sens à certains, d'en rendre insignifiants d'autres, etc. C'est ainsi que l'épisode du bal est posé comme la base de la crise du personnage de Lol V. Stein, de son désamour, de son absence au monde ; psychologie décrite avec acharnement par le narrateur, mais sans être jamais comprise, et qui poussera Lol à se marier et avoir trois enfants, à quitter pendant dix ans sa ville natale pour ensuite y revenir, à renouer avec son amie Tatiana et se greffer en voyeuse sur la relation extraconjugale qu'elle vit avec Jacques Hold, pour enfin revenir à T. Beach, sur les lieux de son drame.    



      "Voici, tout au long, mêlés, à la fois, ce faux semblant que raconte Tatiana Karl et ce que j’invente sur la nuit du Casino de T.Beach . A partir de quoi je raconterai mon histoire de Lol V. Stein.
      Les dix-neuf ans qui ont précédé cette nuit, je ne veux pas les connaître plus que je ne le dis, ou à peine, ni autrement que dans leur chronologie même s’ils recèlent une minute magique à laquelle je dois d’avoir connu Lol V.Stein. Je ne le veux pas parce que la présence de son adolescence dans cette histoire risquerait d’atténuer un peu aux yeux du lecteur l’écrasante actualité de cette femme dans ma vie. Je vais donc la chercher, je la prends, là où je crois devoir le faire, au moment où elle me parait commencer à bouger pour venir à ma rencontre, au moment précis où les dernières venues, deux femmes, franchissent la porte de la salle de bal du Casino municipal de T. Beach" (p.14).

Ce qui est à la fois le plus passionnant et le plus difficile dans ce roman (et j'imagine dans l’œuvre de Duras toute entière), c'est le style. Une "écriture du silence", pour reprendre l'expression parfaitement choisie de Duras elle-même. Car pour ainsi dire dans ce roman il ne se passe rien, ou du moins peu de choses tangibles. Le discours chez Duras est lacunaire, les personnages restent souvent en creux, comme de véritables ombres sans épaisseur, glissant sous la plume du narrateur, malgré un abîme psychologique qui n'en est que plus inaccessible. Le style durassien est bref, épuré ; le plus important n'est pas ce qui est dit, mais l'indicible auquel il se mesure : une "écriture du non-écrit", dira Duras.

     "L'horizon, de l'autre côté de l'hôtel, a perdu toute couleur. La nuit vient.
     L'ombre de l'homme passe à travers le rectangle de lumière. Une première fois, puis une deuxième fois, en sens inverse.
     La lumière se modifie, elle devient plus forte. Elle ne vient plus du fond, à gauche de la fenêtre, mais du plafond.
     Tatiana Karl, à son tour, nue dans sa chevelure noire, traverse la scène de lumière, lentement. C'est peut-être dans le rectangle de vision de Lol qu'elle s'arrête. Elle se tourne vers le fond où l'homme doit être.
     La fenêtre est petite et Lol ne doit voir des amants que le buste coupé à la hauteur du ventre. Ainsi ne voit-elle pas la fin de la chevelure de Tatiana.
     A cette distance, quand ils parlent, elle n'entend pas. Elle ne voit que le mouvement de leurs visages devenu pareil au mouvement d'une partie du corps, désenchantés. Ils parlent peu. Et encore, ne les voit-elle que lorsqu'ils passent près du fond de la chambre derrière la fenêtre. L'expression muette de leurs visages se ressemble encore, trouve Lol" (p.63-64).

Cela donne dans Le ravissement de Lol V. Stein un texte hermétique, avec tout ce que cela implique : une bonne dose de découragement, mais aussi un passionnant abîme de sens possibles, dans lequel le lecteur peut se plaire à se glisser. C'est pourquoi il faut bien lâcher prise pour rentrer dans ce roman, se laisser porter par la plume de Marguerite Duras, accepter de ne pas tout comprendre, se fondre dans la mouvance des personnages, courir sur la crête des mots. 





1 commentaire :

  1. Moi ma première expérience Duras, c'était l'Amant. Bah, j'ai pas trop aimé ... le style justement, tu en as si bien parlé!, et bien à moi, il ne m'a pas plu ... j'étais essoufflé en le lisant tant l'écriture était hachée, et moi s'il n'y as pas de fluidité, j'ai du mal :(
    Mais je m'étais promis de me faire un jour une autre idée avec un autre texte d'elle, et bien je lirais peut-être celui-là, de ce fait :D

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