Qui sème la révolution récolte la tempête
Quatrevingt-treize.
Un titre qui résonne, et qui, par cette typographie particulière isolant le nombre treize, est à la hauteur de l'ombre que constitue 1793, cette "année terrible", enfante de la Révolution, dont il est question (presque avec obsession) dans ce dernier roman de Victor Hugo.
L'histoire a tout d'une hésitation entre une dualité et un triptyque. En 1793, la guerre civile fait rage en France entre les révolutionnaires (et républicains) siégeant à Paris, et les contre-révolutionnaires (et monarchistes) dont la plus grande menace se situe en Vendée. De cette opposition, de cette lutte, résulte avec force le chiffre 3 : trois parties se déroulant dans trois lieux différents ("En mer", "A Paris", "En Vendée"), et surtout, mettant en scène (le vocabulaire théâtral est chez Hugo particulièrement probant) trois personnages à la grandeur presque allégorique (Lantenac, monarchiste inexorable ; Cimourdain, son double républicain ; et Gauvain, jeune républicain tout autant honoré que desservi par sa clémence). Le choc de ces trois hommes est fracassant.
- Liberté, Egalité, Fraternité, ce sont des dogmes de paix et d'harmonie. Pourquoi leur donner un aspect
effrayant ? Que voulons-nous ? conquérir les peuples à la république universelle. Eh bien, ne leur faisons pas
peur. A quoi bon l'intimidation ? Pas plus que les oiseaux, les peuples ne sont attirés par l'épouvantail. Il ne
faut pas faire le mal pour faire le bien. On ne renverse pas le trône pour laisser l'échafaud debout. Mort aux
rois, et vie aux nations. Abattons les couronnes, épargnons les têtes. La révolution, c'est la concorde, et non
l'effroi. Les idées douces sont mal servies par les hommes incléments. Amnistie est pour moi le plus beau mot
de la langue humaine. Je ne veux verser de sang qu'en risquant le mien. Du reste je ne sais que combattre, et
je ne suis qu'un soldat. Mais si l'on ne peut pardonner, cela ne vaut pas la peine de vaincre. Soyons pendant la
bataille les ennemis de nos ennemis, et après la victoire leurs frères.
- Prends garde, répéta Cimourdain pour la troisième fois. Gauvain, tu es pour moi plus que mon fils, prends
garde !
Et il ajouta, pensif :
- Dans des temps comme les nôtres, la pitié peut être une des formes de la trahison.
En entendant parler ces deux hommes, on eût cru entendre le dialogue de l'épée et de la hache."
Le roman débute dans le bois de la Saudraie, où un bataillon républicain prend sous son aile une mère, Michelle Fléchard, et ses trois enfants, René-Jean, Gros-Alain et Georgette, trouvés errant dans la forêt. Au même moment, le marquis de Lantenac débarque sur les côtes de Vendée pour y mener la contre-révolution monarchiste. Ces deux groupes se rencontrent à Herbe-en-Pail, où Lantenac fait prisonniers les trois enfants, à la trousse desquels se lance leur mère désespérée et démunie.
Pendant ce temps, à Paris, la république est en effervescence. Alors que trois géants de la Révolution, Marat, Danton et Robespierre, sont divisés au sujet de la conduite politique à prendre, il est convenu que l'ancien prêtre Cimourdain sera expédié en Vendée afin de surveiller son ancien disciple Gauvain, qui y est à la tête des troupes républicaines, et dont la clémence inquiète.
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| La Tourgue, dessinée par Hugo lui-même. |
C'est finalement vers la Vendée que tout va converger, et le roman, s'achever. Lantenac et ses quelques hommes ont trouvé refuge dans la Tourgue, une vieille tour qui devient leur dernier bastion, alors qu'ils sont encerclés par les troupes de Gauvain. Après une vaine tentative de négociation (les enfants retenus par les monarchistes, contre leur vie sauve), le combat s'engage, alors que Michelle Fléchard arrive sur les lieux...
"Une des caronades de la batterie, une pièce de vingt-quatre, s'était détachée.
Ceci est le plus redoutable peut-être des événements de mer. Rien de plus terrible ne peut arriver à un navire
de guerre au large et en pleine marche.
Un canon qui casse son amarre devient brusquement on ne sait quelle bête surnaturelle. C'est une machine qui
se transforme en un monstre. Cette masse court sur ses roues, a des mouvements de bille de billard, penche
avec le roulis, plonge avec le tangage, va, vient, s'arrête, paraît méditer, reprend sa course, traverse comme
une flèche le navire d'un bout à l'autre, pirouette, se dérobe, s'évade, se cabre, heurte, ébrèche, tue, extermine.
C'est un bélier qui bat à sa fantaisie une muraille. Ajoutez ceci : le bélier est de fer, la muraille est de bois.
C'est l'entrée en liberté de la matière ; on dirait que cet esclave éternel se venge ; il semble que la méchanceté
qui est dans ce que nous appelons les objets inertes sorte et éclate tout à coup ; cela a l'air de perdre patience
et de prendre une étrange revanche obscure ; rien de plus inexorable que la colère de l'inanimé."
Le style hugolien est tel qu'on le connaît, grandiloquent, vrombissant, épique ; on se rend vraiment compte que Hugo est l'écrivain de l'antithèse par excellence, au risque d'avoir parfois la plume un peu lourde. Les personnages n'ont pas ou peu de psychologie, mais ont une posture, de la raideur d'un Cimourdain ou d'un Lantenac à la progression bestiale de Michelle Fléchard. Hugo nous donne à lire une humanité polarisée, où les péripéties sanglantes de la Révolution sont rachetées par l'intégrité morale de quelques-uns.
"Tout à coup le feu, comme s'il avait une volonté, allongea d'en bas un de ses jets vers le grand lierre mort qui
couvrait précisément cette façade que Michelle Fléchard regardait. On eût dit que la flamme venait de
découvrir ce réseau de branches sèches ; une étincelle s'en empara avidement, et se mit à monter le long des
sarments avec l'agilité affreuse des traînées de poudre. En un clin d'oeil, la flamme atteignit le second étage.
Alors, d'en haut, elle éclaira l'intérieur du premier. Une vive lueur mit subitement en relief trois petits êtres
endormis.
C'était un petit tas charmant, bras et jambes mêlés, paupières fermées, blondes têtes souriantes.
La mère reconnut ses enfants.
Elle jeta un cri effrayant.
Ce cri de l'inexprimable angoisse n'est donné qu'aux mères. Rien n'est plus farouche et rien n'est plus
touchant. Quand une femme le jette, on croit entendre une louve ; quand une louve le pousse, on croit
entendre une femme.
Ce cri de Michelle Fléchard fut un hurlement. Hécube aboya, dit Homère.
C'était ce cri que le marquis de Lantenac venait d'entendre."
Roman historique au premier abord tant il habite et questionne la Terreur, Quatrevingt-treize est bien plutôt un véritable roman d'aventures. Si le roman a sans aucun doute une dimension documentaire et testamentaire, la fiction ne lésine pas sur le plaisir épique de la légende. Les personnages en action sont parfois bons, parfois mauvais, mais ils sont grands. Toute l'oeuvre est un élan, une tension vers une résolution en suspens, puisqu'à la fin nous ne savons toujours pas si la noblesse des idées rend la violence politique et militaire légitime. Sous la plume critique et sévère de Barbey d'Aurevilly, ce dernier roman de Hugo est "une caresse à l'impossible". Certes, mais une caresse, tout de même...
"L'histoire a sa vérité, la légende a la sienne. La vérité légendaire est d'une autre nature que la vérité
historique. La vérité légendaire, c'est l'invention ayant pour résultat la réalité. Du reste l'histoire et la légende
ont le même but, peindre sous l'homme momentané l'homme éternel.
La Vendée ne peut être complètement expliquée que si la légende complète l'histoire ; il faut l'histoire pour
l'ensemble et la légende pour le détail.
Disons que la Vendée en vaut la peine. La Vendée est un prodige.
Cette Guerre des Ignorants, si stupide et si splendide, abominable et magnifique, a désolé et enorgueilli la
France. La Vendée est une plaie qui est une gloire."



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