"Peu à peu, sans en être d'abord bien conscients, ils avaient commencé à employer des mots différents pour nommer les mêmes choses. Il disait timbale, elle disait gobelet. Il disait vélo, elle disait bicyclette.

Cela devint systématique. Ils puisaient dans les lexiques anciens, les dictionnaires de synonymes, les idiotismes, les patois de leurs régions d'origine.

Et quand enfin ils se furent partagé tous les mots de la langue, quand l'incommunicabilité entre eux fut parfaite, ils reconnurent qu'ils n'avaient plus rien à se dire et se séparèrent sans faire d'histoire." (
Éric Chevillard, L'Autofictif, vendredi 8 mars 2019)

dimanche 11 septembre 2016

📖 "Nouvelles du monde" de Colum Mac Cann, Philippe Besson, Bernardo Carvalho et Philippe Bordas

Touriste or not touriste ? 


Bon. Je l'admets. Je suis un peu nostalgique des vacances. Je voulais donc un peu m'y raccrocher par une dernière lecture disons... tropicale. Étrangement, je ne dirais pas que c'est totalement réussi. Ces Nouvelles du monde publiées avec la participation du magazine GÉO, sont certes des invitations au voyage, mais moins qu'on pourrait le penser au premier abord. Plus que de simples récits de voyage comme on raconterait ses vacances, les quatre nouvelles qui composent le recueil posent chacune à leur manière une question qui tient au paradoxe du voyage : celle de l'intrusion du voyageur, qui arrive avec ses gros sabots remplis des désirs et fantasmes de l'occidental qui rêve de dépaysement. Celle du touriste, ou du non-touriste, en quelque sorte. En arrivant dans un pays qu'il ne connait pas et qu'il entend embrasser de toute sa curiosité, le voyageur n'est-il pas impertinent, comme l'on peut dire d'une chose qu'elle est anachronique ? Ne charrie-t-il pas avec lui un désir indécent au regard de la culture qu'il aborde ? 

La première nouvelle s'intitule Le Jardin de mon père, et a été écrite par l'irlandais Colum Mac Cann. Elle nous offre les considérations rêveuses d’un narrateur (l’auteur lui-même ? Probablement…) sur les voyages qui l’ont formé. « Nous partons, c’est inévitable. Nous revenons parfois, c’est un choix » : tel est le constat exposé dès la première ligne. Voyager, c’est se tisser par du multiple, construire un récit de soi que l’on va puiser dans un ailleurs et dans un toujours là. Tel est le paradoxe du voyageur, selon le narrateur : jamais chez lui lorsqu’il est ailleurs et pourtant face à l’inconnu lorsqu’il rentre chez lui ; le globe-trotter est citoyen du monde, mais d’un monde imaginaire dont lui seul a le secret, et qui se compose d’une multiplicité singulière de lieux visités qui tourbillonnent dans sa mémoire. Le lieu à soi du voyageur, c’est un peu le Skyline of the World de Matteo Pericoli (voir ci-dessous), fresque gigantesque réalisée dans le terminal 8 de l’aéroport John F. Kennedy, et que le narrateur s’est toujours plu à contempler comme le chef-d’Å“uvre d’une Å“uvre monde, une Å“uvre de voyageur. Mais le danger qui plane au-dessus de tout voyageur est de se pervertir en touriste, d’être celui qui part par un pur loisir idiot. Voyager, c’est toujours partir, certes, mais se laisser revenir, pour n’être plus qu’à un battement de cÅ“ur du jardin de son père. 


La deuxième nouvelle a été écrite par Philippe Besson et s'intitule Te souviens-tu de la Nouvelle-Orléans ?. Elle est divisée en trois temps organisés autour de la vie de couple du narrateur et de la catastrophe que fut l’ouragan Katrina aux Etats-Unis en 2005. La première partie raconte le voyage touristique du narrateur et de sa compagne (ou compagnon, ce n’est pas très clair) en Louisiane, et notamment à la Nouvelle-Orléans. Ce voyage, retracé comme une délicieuse invitation au voyage et idylle amoureux, sera le dernier du couple, qui se sépare juste après. Trois ans plus tard, l’ouragan Katrina se déchaîne dans le sud des Etats-Unis, et le narrateur constate à travers son poste de télévision la tragédie qui est en train de se jouer dans les lieux qu’il a visités. A cela s’ajoute une mélancolie amoureuse : finalement de l’histoire d’amour du narrateur, il ne restera plus que des souvenirs, le cadre-même des derniers instants du couple ayant été lui aussi altéré par la tempête. A nouveau trois ans plus tard, le narrateur se résout à retourner à la Nouvelle-Orléans pour vérifier la capacité de résilience de ses habitants après leur drame, mais aussi pour retrouver quelques souvenirs de son idylle passée. Il l’avoue : « Il y a une inélégance évidente à mesurer les deuils intimes à la catastrophe générale. Une certaine indélicatesse à courir après ses propres fantômes, là où se déplacent les ombres des milliers qui ont disparu dans le grand chaos. Mais c’est ainsi. J’assume cet égoïsme ». En arrivant sur place, il remarque que la ville semble mieux remise que ce qu’il avait imaginé, mais il sait que si les bâtiments ont été majoritairement reconstruits, la douleur la plus forte reste souterraine. La ville est quasi déserte, de cette quiétude à la fois sinistre et apaisante, et en tout cas mélancolique. A l’image de la ville qu’il a tant chérie dans sa mémoire, il mettra encore longtemps à cicatriser. 

La troisième nouvelle est ma préférée : Des flèches contre les avions de Bernardo Carvalho. Le narrateur adopte un point de vue interne, celui d’un enfant brésilien qui accompagne son père en avion de fazendas en fazendas (exploitations agricoles) pour son travail. On ne comprend pas tout de suite en quoi consiste ce travail, mais l’on sait que le père est malade et a des crises soudaines de fièvre qui font peser sur l’enfant une responsabilité nouvelle. Un jour qu’ils doivent rejoindre une fazenda, l’enfant aperçoit au sol des Indiens viser l’avion de leurs flèches. Cette situation fait écho à un film que l’enfant a vu quelques temps auparavant, mettant en scène la guerre entre les pionniers blancs américains et les Sioux. Une fois arrivés à la ferme, le père repart avec l’avion et laisse l’enfant entre les mains de leurs hôtes. Mais le père ne revient pas, et l’enfant sent qu’il lui est arrivé quelque chose. Il décide de prendre la fuite et de s’enfoncer dans la forêt amazonienne. Au bord de l’insolation et de la déshydratation, il est secouru par un Indien qu’il l’accueille dans son village et en fait au fil des mois un véritable petit guerrier destiné, avec les autres enfants du village, à vaincre « l’esprit de la destruction ». Le jour de l’assaut venu, la petite troupe quitte le village pour s’enfoncer dans la forêt, jusqu’à-ce que l’enfant se rendre compte de la carcasse d’avion qui y git. C’est l’avion de son père. L’enfant comprend alors que pendant tout ce temps son père avait été chargé pour le compte des pionniers amazoniens de déverser depuis son avion des produits toxiques sur les villages indiens, les obligeant face à la mort à se replier dans la forêt. Il en était mort. Comprenant qu’à travers lui les Indiens se sont vengés, l’enfant ressent une haine immense. Mais il comprend qu’il est trop tard et impossible de faire marche arrière. Insidieusement et sans s’en rendre compte, l’enfant a, au contact des Indiens, oublié la langue de son père. Il fait maintenant partie de ceux qui n’ont pas de nom, pas d’histoire, et seulement quelques flèches à tirer contre les avions.
 
Difficile de résumer Le Poème de Sidiki de Philippe Bordas, la dernière nouvelle, très poétique. Celle-ci débute alors que le narrateur est sur le point de quitter Sidiki, un homme manding (dans l’actuel Mali) avec qui il s’est lié d’amitié, et qui l’avait sollicité pour une raison très précise : consigner par écrit les contes et poèmes oraux de son peuple, promesse qu’il avait faite à son défunt père. Le cÅ“ur de la nouvelle revient donc sur le séjour du narrateur dans le village de Sidiki, lors duquel les deux hommes, véritables chasseurs, à la fois des bêtes et des mots, parcourent les paysages de terre rouge et les méandres d’une mémoire de plusieurs siècles. L’écriture de Philippe Bordas, dans laquelle tout s’entremêle au détriment de la clarté et de la linéarité du récit, dit bien l’urgence organique, géomancienne, de la transmission. Figer par écrit l’esprit d’un peuple, telle est la lourde tâche qui incombe à un Sidiki de plus en plus malade et au narrateur doutant de sa capacité à retranscrire cette mémoire « du premier temps » sans la pervertir de son écriture blanche. Pour « [écrire] l’odeur de la poudre et le cri d’agonie », le narrateur devra s’armer d’une détermination primitive et de l’imprégnation de son voyage.
 
Ma note : 13/20

Lecture comptabilisée pour les challenges suivants :

http://cotoyerlesnuages.blogspot.fr/p/1-un-livre-qui-ete-adapte-en-film-ou.html

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