"Peu Ă  peu, sans en ĂȘtre d'abord bien conscients, ils avaient commencĂ© Ă  employer des mots diffĂ©rents pour nommer les mĂȘmes choses. Il disait timbale, elle disait gobelet. Il disait vĂ©lo, elle disait bicyclette.

Cela devint systématique. Ils puisaient dans les lexiques anciens, les dictionnaires de synonymes, les idiotismes, les patois de leurs régions d'origine.

Et quand enfin ils se furent partagé tous les mots de la langue, quand l'incommunicabilité entre eux fut parfaite, ils reconnurent qu'ils n'avaient plus rien à se dire et se séparÚrent sans faire d'histoire." (
Éric Chevillard, L'Autofictif, vendredi 8 mars 2019)

samedi 10 septembre 2016

📖 "Cinq heures vingt-cinq" d'Agatha Christie

Winter is killing



Cette annĂ©e-lĂ  dans la contrĂ©e de Dartmoor en Angleterre, l’hiver est rude, et le village de Sittaford se voit isolĂ© de tout par d’importantes chutes de neiges. Dans ce contexte de paralysie hivernale, quelques habitants se rejoignent pour la soirĂ©e dans un castel occupĂ© par Miss et Mrs. Willett. La demeure n’appartient en rĂ©alitĂ© pas aux deux hĂŽtesses qui n’en sont que les locatrices pour l’hiver, mais au capitaine Trevelyan, vieil homme fortunĂ© et misogyne parti pour la saison habiter Exhampton, un village voisin. Le beau monde, composĂ© des Willett, venues d’Afrique du Sud pour changer d’air ; du major Burnaby, ami de longue date de Trevelyan ; de Mr. Duke, un homme assez secret mais commun ; de Mr. Garfield, un jeune homme venu rendre visite Ă  sa tante ; et de Mr. Rycroft, un homme intĂ©ressĂ© par les phĂ©nomĂšnes paranormaux ; entend passer au chaud une soirĂ©e agrĂ©able. Jusqu’Ă -ce que ce dernier propose au groupe de faire tourner une table et de convoquer les esprits, ce que les autres acceptent, mais avec quelques rĂ©ticences. Quelles ne sont pas alors leur surprise et leur sidĂ©ration de voir la table trembler et Ă©peler le message suivant : « TREVELYAN ASSASSINE ». Tous croient Ă  une mauvaise blague de la part de l’un d’entre eux. Tous, sauf le major Burnaby qui, ne croyant habituellement pas aux esprits, a un mauvais pressentiment. Regardant l’horloge qui indique cinq heures vingt-cinq, Burnaby se lance seul, Ă  pied dans la neige, sur la route d’Exhampton, afin de vĂ©rifier que son vieil ami se porte bien, pendant que les autres restent bouche bĂ©e devant telle inconscience. ArrivĂ© chez son ami, Burnaby n’entend aucun bruit dans la maison, et dĂ©cide d’avertir la police, avant de dĂ©couvrir le corps de Trevelyan assassinĂ© dans son salon d’un coup Ă  la tĂȘte. La piĂšce est saccagĂ©e, et la fenĂȘtre ouverte simule une effraction… 

Bon, franchement, ce n’est pas infĂąme mais c’est loin d’ĂȘtre le meilleur Agatha Christie ; en tout cas au regard des Dix petits nĂšgres et du Meurtre de Roger Ackroyd que j’ai lu il y a quelques annĂ©es. Ce n’est pas infĂąme parce que l’Ă©nigme reste intacte jusqu’au bout, et l’identitĂ© du meurtrier reste une vraie surprise. Mais alors d’un point de vue narratif, qu’est-ce que c’est plat et bancal ! L’enquĂȘte est menĂ©e de façon ultra linĂ©aire sous forme d’interrogatoire de chaque personnage l’un aprĂšs l’autre, et se construit du coup sur des commĂ©rages et des petits avis subjectifs. Rien de trĂšs concret jusqu’au twist final qui vient fournir un peu de nulle part la fameuse Ă©piphanie du dĂ©tective, et bousculer la sĂ©rie d’interrogations qui jusqu’Ă  prĂ©sent faisaient stagner l’enquĂȘte. Ce que je vous dis lĂ  est trĂšs frappant jusque dans les dialogues, les personnages se posant rĂ©guliĂšrement la question de savoir non pas si untel aurait pu matĂ©riellement commettre le meurtre ou en aurait eu le mobile, mais plutĂŽt si cela serait conforme Ă  son caractĂšre. Ainsi, aux trois quarts du livre, les enquĂȘteurs en arrivent Ă  se dire qu’ils n’y comprennent plus rien et qu’il faut qu’ils repartent de zĂ©ro… super…

Une originalitĂ© toutefois, l’enquĂȘte est menĂ©e par trois personnages en mĂȘme temps : on suit l’inspecteur Narracott, un homme sensĂ© et consciencieux dans ses enquĂȘtes ; Charles Enderby, un journaliste qui voit dans l’affaire une aubaine pour sa carriĂšre ; et surtout Emily Trefusis, la fiancĂ©e du meurtrier prĂ©sumĂ© et dont elle entend prouver l’innocence. A trois, mais sans forcĂ©ment toujours travailler main dans la main, ils en arrivent Ă  glaner des informations auprĂšs des habitants, et parfois mĂȘme leur confiance. C’est peut-ĂȘtre ce trio de personnages qui est le plus rĂ©ussi, au dĂ©triment des autres personnages et suspects, qu’Agatha Christie essaie d’envelopper de mystĂšre, mais sans que cela prenne vraiment. Par exemple pendant tout le roman les personnages se demandent pourquoi deux femmes venues d’un pays chaud se sont exilĂ©es pour un hiver dans cette rĂ©gion peu hospitaliĂšre qu’est le Dartmoor. Or la rĂ©ponse Ă  cette question qui prend beaucoup d’importance, est assez dĂ©cevante.

Tout cela donne un roman assez fouillis et surtout manquant de conviction, qui a un peu trop tendance Ă  retomber comme un soufflĂ©…

Et alors, pour finir, je ne tire pas mon chapeau Ă  l’Ă©dition Librairie des Champs-ElysĂ©es, qui n'a pas vraiment aidĂ© Ă  me rendre la lecture agrĂ©able, en accumulant coquilles, typographie douteuse, et surtout, surtout, une traduction tellement peu naturelle ! Pour les phrases simples, ça passe, mais dĂšs qu'elles se complexifient, on a vraiment l'impression d'un mauvais calque de l'anglais ou d'une mauvaise imitation du style aristocratique anglais. Bon, ceci dit, j'imagine qu'il y a eu de meilleures Ă©ditions depuis, j'ai hĂ©ritĂ© de mon vieil exemplaire dans la bibliothĂšque de mes grands-parents… ^^
 
 Ma note : 11/20

Lecture comptabilisée pour les challenges suivants :

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