"Peu à peu, sans en être d'abord bien conscients, ils avaient commencé à employer des mots différents pour nommer les mêmes choses. Il disait timbale, elle disait gobelet. Il disait vélo, elle disait bicyclette.

Cela devint systématique. Ils puisaient dans les lexiques anciens, les dictionnaires de synonymes, les idiotismes, les patois de leurs régions d'origine.

Et quand enfin ils se furent partagé tous les mots de la langue, quand l'incommunicabilité entre eux fut parfaite, ils reconnurent qu'ils n'avaient plus rien à se dire et se séparèrent sans faire d'histoire." (
Éric Chevillard, L'Autofictif, vendredi 8 mars 2019)

mardi 6 septembre 2016

📖 "La septième fonction du langage" de Laurent Binet

Quand fiction et réalité forniquent gaiement


Désolé, chers lecteurs, pour ce titre un petit peu putassier. Je n'ai pas trouvé image plus juste que celle de la copulation pour décrire ce roman de Laurent Binet. Prenez un fait mystérieusement réel (ou réellement mystérieux) : la mort du grand sémiologue Roland Barthes, renversé par une camionnette de blanchisserie le 25 février 1980 alors qu'il sortait d'un déjeuner avec François Mitterrand et se rendait au Collège de France. La situation est déjà tragi-comique, et vaut bien à elle seule tous les romans. Mais imaginez maintenant que cette mort n'est pas un accident, que le Bulgare qui conduisait le véhicule a un lien plus que douteux avec les services secrets, que si Roland Barthes n'avait pas ses papiers au moment du drame, c'est parce qu'on lui a discrètement subtilisés. Alors, élucubrations de l'esprit ou réels indices ? Et que vient faire l'entourage intellectuel et politique de Barthes dans cette affaire ? Entre la sémiologie et la science de Sherlock Holmes, il n'y a qu'un pas : Bayard, un flic réac et Simon, un jeune thésard gauchiste, mènent l'enquête...

Vous l'aurez compris, ce roman est un gros bordel jouissivement organisé. Laurent Binet a l'audace de partir d'un fait réel à l'énorme potentiel romanesque pour en faire un polar complètement excité. Et ça marche ! Le lecteur suit les deux personnages principaux tout au long de leur enquête dans le milieu intellectuel de la French theory qui fait florès dans les années 1980, mais aussi un an avant les élections présidentielles qui opposeront Giscard à Mitterrand. Et le moins que l'on puisse dire, c'est que c'est détonant : universitaires fichtrement burlesques, scènes de sexe subversives, délires romanesques assumés... Laurent Binet ose, et on aime ça. Difficile de ne pas rire et de garder le mythe intact lorsqu'on nous donne à voir Foucault recevant une fellation dans un sauna gay, Sollers se faisant émasculer pour une histoire de joute verbale, Althusser étranglant sa femme pour avoir jeté une précieuse enveloppe, Derrida mourant héroïquement au milieu d'un cimetière, etc.    

Tout le sel de l'enquête policière tient à cette supposition : et si Barthes avait été assassiné car il était en possession d'un précieux document dévoilant la clé d'une certaine septième fonction du langage, permettant de manipuler et convaincre n'importe qui par la parole ? Utile lorsque l'on est un intellectuel vaniteux désireux de forcer l'admiration au sein de son sérail, ou lorsque l'on est un candidat à l'élection présidentielle. Dès lors se télescopent et s'entremêlent un grand nombre de potentiels suspects dans une effervescence des corps couplée d'une extase intellectuelle foutrement foutraque. Alors, complot orchestré et décrypté par des mains de maître, ou narration farfelue d'un mauvais romancier ? Laurent Binet pose la question à travers le personnage de Simon, non sans une certaine délectation littéraire. 

Mais au-delà de la satire du milieu intellectuel et politique, ce roman joue également d'une ambivalence en proposant un respectueux hommage à la sémiologie (cette science qui étudie les signes dans le langage) et à ceux qui l'ont façonnée, parmi lesquels Roland Barthes bien sûr, mais aussi Deleuze, Derrida, Umberto Eco, Roman Jakobson, Michel Foucault (etc.) qui, entre deux gamineries potaches, discourent avec passion et enthousiasme sur ce qui signifie et qui est signifié dans le langage. Ainsi, ce roman complètement déchaîné sait souvent se poser et prendre le temps, en se servant de la relation de l'apprenti sémiologue et du flic aigri, de développer les idées principales des acteurs de la French theory. Peut-être parfois de manière un peu trop scolaire, et certaines synthèses pourraient être directement tirées d'un manuel de lycée, mais au moins avec le mérite d'initier le lecteur novice à une science assez rebutante (lisez du Barthes et vous comprendrez tout de suite de quoi je veux parler ^^). 

Finalement, le tout est vraiment chouette et sort agréablement des sentiers de la littérature autocentrée qui a tendance à couver la production romanesque contemporaine. Du début à la fin on frémit face aux aventures rocambolesques de Bayard et Simon, qui nous emportent quelque part entre la fraîcheur du sourire en coin et le plaisir de l'érudition.




 Ma note : 17/20


Lecture comptabilisé pour les challenges suivants :

Aucun commentaire :

Enregistrer un commentaire