"Peu à peu, sans en être d'abord bien conscients, ils avaient commencé à employer des mots différents pour nommer les mêmes choses. Il disait timbale, elle disait gobelet. Il disait vélo, elle disait bicyclette.

Cela devint systématique. Ils puisaient dans les lexiques anciens, les dictionnaires de synonymes, les idiotismes, les patois de leurs régions d'origine.

Et quand enfin ils se furent partagé tous les mots de la langue, quand l'incommunicabilité entre eux fut parfaite, ils reconnurent qu'ils n'avaient plus rien à se dire et se séparèrent sans faire d'histoire." (
Éric Chevillard, L'Autofictif, vendredi 8 mars 2019)

mardi 30 août 2016

📖 "Tuer le père" d'Amélie Nothomb

Une entourloupe Ă  la loupe



AmĂ©lie Nothomb est dĂ©cidĂ©ment une femme très surprenante. Je l'avais dĂ©couverte il y a quelques annĂ©es en engloutissant successivement La MĂ©taphysique des tubes et Stupeur et tremblements, deux romans autobiographiques sur ses annĂ©es japonaises. Ă€ l'Ă©poque, j'avais trouvĂ© ça drĂ´le et divertissant, et m'Ă©tais dit que c'Ă©tait finalement très agrĂ©able Ă  lire, malgrĂ© les critiques un peu faciles et un peu snobs qui disaient qu'AmĂ©lie Nothomb ne savait pas Ă©crire. 

Avec ce court roman, Tuer le père, paru en 2011, plus rien à voir avec l'austérité japonaise des chanteurs de nô. Ici, Amélie Nothomb effectue une plongée dans le monde clinquant et mystérieux de la magie, depuis le Nevada jusqu'à Las Vegas, avec, comme toujours, le soupçon de Belgique cher à l'auteur. Joe Whip, un jeune adolescent passionné par la magie et évincé de chez lui par une mère qui enchaîne les amants, rencontre un soir un mystérieux inconnu qui le met en relation avec Norman Terence, le plus grand magicien de tous les temps. Ce dernier accepte de devenir son professeur, et même un père de substitution, puisqu'il accueille le jeune homme chez lui.

Mais, comme l'Ă©crit AmĂ©lie Nothomb vers la fin du livre, "allez savoir ce qui se passe dans la tĂŞte d'un joueur" : alors que le maĂ®tre et l'Ă©lève auraient pu Ă©difier ensemble une relation saine, Joe semble entreprendre, non pas de dĂ©passer son mentor, mais de le dĂ©truire. Norman croit ĂŞtre lucide, et Joe se croit malin : lequel des deux tire les ficelles ? Et est-ce toujours un jeu adolescent lorsque Joe se met Ă  convoiter Christina, la femme de son prestidigitateur de professeur ? 

Avec une plume qui oscille toujours entre le corrosif et le farfelu, AmĂ©lie Nothomb dĂ©peint avec une certaine noirceur (celle du coup parfait) un milieu oĂą les personnages se shootent aux manigances autant qu'au LSD, oĂą l'on ne saurait ni voir ni se fier aux illusoires apparences. Le style d'AmĂ©lie Nothomb est toujours bref, Ă©conomique, un peu facile serions-nous tentĂ©s de dire parfois. Mais Ă  cet instant critique de basculement dans le simplisme surgit toujours, Ă  notre grande joie, une fulgurance. L'histoire, bien huilĂ©e, se dilue dans une Ă©puration syntaxique et une singularitĂ© de ton, pour ressurgir sans prĂ©venir. Comme l'assassin symbolique de Tuer le père, il nous a pris en traĂ®tre. 

     "Depuis Nietzsche, on sait que Dieu danse. Si Nietzsche avait pu aller Ă  Burning Man, il aurait connu l'existence d'une espèce supĂ©rieure de divinitĂ©, qui danse avec pour partenaire le meilleur danseur de l'univers : le feu. 
     Les fire dancers n'ont pas créé leur art pour le plaisir un peu vulgaire de faire du trop difficile. Il y a une logique profonde Ă  associer ces deux dieux, la danse et le feu. Regarder de grands danseurs provoque le mĂŞme Ă©moi que regarder une bĂ»che enflammĂ©e : le feu danse, le danseur brĂ»le. C'est le mĂŞme mouvement, aussi hirsute qu'harmonieux. C'est le combat sans vainqueur entre Dionysos et Apollon, l'alternance continuelle du danger et de la maĂ®trise, de la folie et de l'intelligence, du dĂ©sir et de la plĂ©nitude. 
     Les langues ont tour Ă  tour leur supĂ©rioritĂ©. En l'occurrence, l'anglais l'emporte sur le français : fire dancers, c'est tellement mieux que danseur de feu. Pauvre français de besogneux analytique, qui doit Ă©tablir un constat d'accident - un complĂ©ment dĂ©terminatif - est-ce un gĂ©nitif objectif ou subjectif ? Qu'est-ce que la grammaire vient faire entre deux divinitĂ©s ? C'est l'anglais qui a raison, il faut jeter les deux mots l'un contre l'autre - et qu'ils se dĂ©brouillent - et aussitĂ´t ils crĂ©pitent ensemble." [Tuer le père, page 77]  
Ma note : 12/20


Lecture comptabilisée pour les challenges suivants :
 

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