Une entourloupe Ă la loupe
Amélie Nothomb est décidément une femme très surprenante. Je l'avais
découverte il y a quelques années en engloutissant successivement La Métaphysique des tubes et Stupeur et tremblements, deux romans autobiographiques sur ses années japonaises. À
l'époque, j'avais trouvé ça drôle et divertissant, et m'étais dit que
c'était finalement très agréable à lire, malgré les critiques un peu
faciles et un peu snobs qui disaient qu'Amélie Nothomb ne savait pas
écrire.
Avec ce court roman, Tuer le père, paru en 2011, plus rien à voir
avec l'austérité japonaise des chanteurs de nô. Ici, Amélie Nothomb
effectue une plongée dans le monde clinquant et mystérieux de la magie,
depuis le Nevada jusqu'à Las Vegas, avec, comme toujours, le soupçon de
Belgique cher à l'auteur. Joe Whip, un jeune adolescent passionné par la
magie et évincé de chez lui par une mère qui enchaîne les amants,
rencontre un soir un mystérieux inconnu qui le met en relation avec
Norman Terence, le plus grand magicien de tous les temps. Ce dernier
accepte de devenir son professeur, et même un père de substitution,
puisqu'il accueille le jeune homme chez lui.
Mais, comme l'écrit Amélie Nothomb vers la fin du livre, "allez savoir
ce qui se passe dans la tête d'un joueur" : alors que le maître et
l'élève auraient pu édifier ensemble une relation saine, Joe semble
entreprendre, non pas de dépasser son mentor, mais de le détruire.
Norman croit ĂŞtre lucide, et Joe se croit malin : lequel des deux tire
les ficelles ? Et est-ce toujours un jeu adolescent lorsque Joe se met Ă
convoiter Christina, la femme de son prestidigitateur de professeur ?
Avec une plume qui oscille toujours entre le corrosif et le farfelu,
Amélie Nothomb dépeint avec une certaine noirceur (celle du coup
parfait) un milieu oĂą les personnages se shootent aux manigances autant
qu'au LSD, oĂą l'on ne saurait ni voir ni se fier aux illusoires
apparences. Le style d'Amélie Nothomb est toujours bref, économique, un
peu facile serions-nous tentés de dire parfois. Mais à cet instant
critique de basculement dans le simplisme surgit toujours, Ă notre
grande joie, une fulgurance. L'histoire, bien huilée, se dilue dans une
épuration syntaxique et une singularité de ton, pour ressurgir sans
prévenir. Comme l'assassin symbolique de Tuer le père, il nous a pris en traître.
"Depuis Nietzsche, on sait que Dieu danse. Si Nietzsche avait pu aller à Burning Man, il aurait connu l'existence d'une espèce supérieure de divinité, qui danse avec pour partenaire le meilleur danseur de l'univers : le feu.Les fire dancers n'ont pas créé leur art pour le plaisir un peu vulgaire de faire du trop difficile. Il y a une logique profonde à associer ces deux dieux, la danse et le feu. Regarder de grands danseurs provoque le même émoi que regarder une bûche enflammée : le feu danse, le danseur brûle. C'est le même mouvement, aussi hirsute qu'harmonieux. C'est le combat sans vainqueur entre Dionysos et Apollon, l'alternance continuelle du danger et de la maîtrise, de la folie et de l'intelligence, du désir et de la plénitude.Les langues ont tour à tour leur supériorité. En l'occurrence, l'anglais l'emporte sur le français : fire dancers, c'est tellement mieux que danseur de feu. Pauvre français de besogneux analytique, qui doit établir un constat d'accident - un complément déterminatif - est-ce un génitif objectif ou subjectif ? Qu'est-ce que la grammaire vient faire entre deux divinités ? C'est l'anglais qui a raison, il faut jeter les deux mots l'un contre l'autre - et qu'ils se débrouillent - et aussitôt ils crépitent ensemble." [Tuer le père, page 77]
Ma note : 12/20
Lecture comptabilisée pour les challenges suivants :

Aucun commentaire :
Enregistrer un commentaire