"Peu à peu, sans en être d'abord bien conscients, ils avaient commencé à employer des mots différents pour nommer les mêmes choses. Il disait timbale, elle disait gobelet. Il disait vélo, elle disait bicyclette.

Cela devint systématique. Ils puisaient dans les lexiques anciens, les dictionnaires de synonymes, les idiotismes, les patois de leurs régions d'origine.

Et quand enfin ils se furent partagé tous les mots de la langue, quand l'incommunicabilité entre eux fut parfaite, ils reconnurent qu'ils n'avaient plus rien à se dire et se séparèrent sans faire d'histoire." (
Éric Chevillard, L'Autofictif, vendredi 8 mars 2019)

dimanche 28 août 2016

📖 "Sombre dimanche" d'Alice Zeniter

Un enlisement dans le fer : du chemin au rideau



Alors là je dois dire que je suis bluffé, ébloui par la surprise. Je n’aurais jamais cru ne serait-ce que pouvoir prétendre m’attendre à ça en ouvrant ce livre. Manifestement, c’était sans compter le talent de la jeune Alice Zeniter, qui réussit ici à mon sens un tour de force : celui de brosser à travers l’immobilisme nostalgique d’une famille hongroise, près d’un demi-siècle de l’histoire de ce pays en pleine réfection post-communiste. Cela vous parait barbant ? Attendez un peu !  

Ce roman raconte l'histoire de la famille Mandy, entassée depuis des générations dans une petite maison en bois au jardin triangulaire près de la gare Nyugati de Budapest. Cette maison assez vétuste, qui au fil des années s'est faite border inopinément par les rails, c'est la permanence face au grand fracas de la Guerre Froide, qui voit le peuple hongrois opprimé par l'armée russe et les malheurs à répétition. C'est là, dans cette maison familiale qui accueille chaque jour les déchets jetés des trains par les voyageurs, que vit le jeune Imre en compagnie de son grand-père, vieux gueulard boiteux, de sa mère Ildiko, de son père Pál, et de sa grande sœur Ági. Une cohabitation intergénérationnelle qui macère dans les secrets et l'amertume politique, et qui donne lieu à un déploiement temporel des expériences, comme autant de témoignages d’un siècle d’accablement de la Hongrie, de la Seconde Guerre mondiale à la levée du rideau de fer, en passant par la dure période d’occupation du pays par l’Armée rouge. 

Tour à tour, au fil des années et de l'entrée d'Imre dans l'âge adulte, chaque membre de la famille va mettre en lumière un pan de cette histoire, dans une nostalgie toute en demi-teinte. Pour le grand-père, qui vit pathétiquement dans le souvenir de sa femme suicidée et dans la détestation de Staline, il n'y a plus rien à espérer pour la nation hongroise, à l'esprit autrefois si admirable, mais aujourd'hui déchu et grotesque, comme l'incarnent Pál et Ildiko, les parents d'Imre, représentants d'une génération sacrifiée dans l'incompréhension de l'Histoire, dans un vide et une passivité tristement absurdes. De ces destins individuels fissurés par un destin hongrois vacillant, reste une jeunesse pleine de rêves qui tente de respirer à mesure que le pays se désenclave. Tout d'abord Ági, la tendre sœur, qui chantonne un enthousiasme perforé par la lâcheté des hommes ; jusqu'à Imre lui-même, personnage principal de cette histoire, qui tente de se construire, malgré le jugement sévère de son ami Zsolt, au milieu des sex-shops et à la lumière d'une certaine idée de l'Amérique.  

De ce mélange flottant quelque part entre l'aube et le crépuscule, il en ressort un roman à la beauté insoupçonnée, à la triste cruauté sans pathos, où se construisent pas à pas, au gré d'une chronologie fatiguée qu'on lui extorque du sens, les errances immobiles de personnages aux aspirations égarées. 

Ma note : 17/20

 
  Lecture comptabilisée pour les challenges suivants :


                                                               

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