Qui se frotte au voyage s'y pique
"On ne voyage pas pour se garnir d'exotisme et d'anecdotes comme un sapin de Noël, mais pour que la route vous plume, vous rince, vous essore, vous rende comme ces serviettes élimées qu'on vous tend avec un éclat de savon dans les bordels"
"Je hais les voyages et les explorateurs", disait avec polémique Lévi-Strauss au début de Tristes tropiques, afin de se désolidariser de la vogue des périples touristiques. Les voyages, selon le célèbre ethnologue, ne sont pas des fins en elles-mêmes, mais des moyens nécessaires à l'acquisition de connaissances fondamentales sur le monde et les autres. Mélancolique tristesse de cette négligence rapace pour l'exotisme qui est reprise par Nicolas Bouvier dans Le poisson-scorpion, et en même temps désamorcée par un plus grand pessimisme encore, un à quoi bon voyager si ce n'est pour s'user soi-même, se ronger jusqu'à l'os, et sombrer dans la folie. "On ne peut tout de même pas se contenter d'aller et venir ainsi sans souffler mot", rappelle l'auteur en exergue de son livre en citant Kenneth White. Et pourtant... et pourtant... cette urgence de dire située à mi-chemin entre le récit de voyage et l'écriture de soi, qu'a-t-elle à nous offrir sinon un accablement tragi-comique ?
Ce roman publié en 1982 raconte le séjour de Nicolas Bouvier au Sri Lanka en 1955. Je dis bien "séjour" et non "voyage", car là est bien tout le paradoxe et toute la beauté crépusculaire du livre. Nicolas Bouvier, après un périple depuis Genève jusqu'en Inde, en passant par la Turquie et l'Afghanistan, est contraint, usé par la maladie et par son voyage, de s'arrêter pendant neuf mois sur cette île qu'il nomme l'"île des démons". Neuf mois durant, il tente de reprendre des forces et de la motivation à écrire, mais se heurte au climat étouffant qui le prive de toute vigueur et l'enferme dans une spirale infernale, celle de la folie du voyageur. Du voyageur statique.
Ainsi se construit un récit instable, oscillant d'une forme à l'autre, comme un magma d'acidité et de mysticisme que Nicolas Bouvier malaxe et façonne comme un matériau poétique. Tantôt récit de voyage, tantôt journal, tantôt poème, tantôt carnet de maladie ; s'il y a un exotisme dans ce livre, celui-ci est avant tout littéraire, à la lisière du mythologique et du mystique, et teinté de la couleur ocre de la terre et des peaux. Mais ne vous attendez pas à une ode toute livrée à l'ailleurs ! Certes l'auteur sait très bien décrire les paysages et les habitants sri-lankais, mais ce livre est aussi assurément noir, parfois sarcastique, désespéramment drôle : Nicolas Bouvier se décrit lui-même comme un "pauvre petit lettreux baisé par les Tropiques" ; tout autour de lui macère dans la chaleur et marque les corps. "Mis à part la maladie, le voyage était un plaisir", écrit-t-il. Mais comment faire abstraction de cette maladie lorsque visiblement elle pend au nez de tout voyageur ? Comble de la dégradation viatique, Nicolas Bouvier relate un immobilisme absolument solitaire, où sa seule compagnie est une cohorte d'insectes qu'il s'emploie à décrire minutieusement, tantôt avec austérité, tantôt avec un souffle épique aussi drôle que pathétique. C'est cet enfermement là que relate Nicolas Bouvier dans ce récit ; celui d'un voyageur pris au piège de son voyage. Et c'est beau, c'est bon, mais c'est résolument poisseux.
Ma note : 15/20
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