Une Perspective fantastique
Dans ce recueil de nouvelles constitué après coup, lors de la publication de ses Œuvres Complètes en 1843, Gogol nous donne à lire et à voir, à travers ces cinq histoires sans lien apparent, la toile de fond d'une Saint-Pétersbourg aliénante. Comme le montre Georges Nivat dans la préface du recueil, les protagonistes sont tour à tour privés de quelque chose ; preuve d'un contraste gogolien entre une campagne russe (celle de la terre) génitrice et une ville (celle de l’État) castratrice. Saint-Pétersbourg est une ville-mirage : tout y brille, mais dans une saturation superficielle. Dans l'approche "physiologique" qu'en donne Gogol, la ville est hybride ; pas tout à fait russe car pervertie d'une "laideur américaine", selon l'expression du marquis de Custine : elle est un lieu de dilapidation, où l'on ne saurait plus vivre que de rêve.Ainsi il est donc parfaitement compréhensible que ces Nouvelles de Pétersbourg soient caressées d'un fantastique qui émiette, qui désagrège le réel, et qui explique l'hétérogénéité des nouvelles. Il y a quelque chose de baudelairien dans cette vision urbaine kaléidoscopique : toutes ces impressions deviennent dans le texte l'expression d'une poésie urbaine, celle d'une souffrance d'inadaptation. Ce Pétersbourg maléfique inventé et donné à lire par Gogol, c'est "l'écran artificiel où se projettent les rêves avortés de l'homme russe" (Georges Nivat). La ville n'a donc pas d'espace réel puisqu'elle n'a pas d'âme ; les personnages se promènent sur l'espace circulatoire de la Perspective Nevski comme ils se promènent dans un entre-deux du réel en trompe-l’œil. La Pétersbourg gogolienne n'est pas architecturale : elle est mentale, fantastique, entre fantasme et marasme.
La Perspective Nevski : Cette première nouvelle plante bien le décor du recueil tout entier en articulant son histoire autour de la Perspective Nevski, rue centrale de Saint-Pétersbourg. Deux hommes se promenant ensemble sur cette artère de la ville, décident de se séparer après avoir vu chacun une femme différente mais de toute beauté. Le premier, un jeune peintre du nom de Piskarov, découvre en suivant la jeune brune dont il s'est entiché, que celle-ci est en fait une prostituée. Extrêmement déçu, Piskariov sombre dans une spirale de rêves qui le rendront ridicule, avant de le précipiter dans un destin tragique. De son côté, le lieutenant Pirogov a suivi une jolie blonde et découvert qu'elle était en réalité mariée à un certain Schiller. En l'absence de ce dernier, la belle apprend la danse à Pirogov, jusqu'au jour où Schiller les surprend.
A travers ces deux personnages, Gogol confronte deux comportements : celui du rêveur (Piskariov) qui refuse de voir le réel tel qu'il est ; et celui du réaliste (Pirogov) qui encaisse la rudesse du réel, au point d'en devenir complètement grotesque. Face à ces deux extrêmes, face à ces deux rejetons de la ville, Gogol ne tranche pas, et préfère un juste milieu. Si cette nouvelle n'est peut-être pas la plus engageante du recueil, elle n'en demeure pas moins essentielle dans la compréhension globale de ces nouvelles pétersbourgeoises. "Toute-puissante Perspective Nevski ! Unique distraction de Pétersbourg si pauvre en divertissements ! Comme ils sont proprement balayés, ses trottoirs, et, Seigneur ! que de pieds y ont laissé leur trace ! Et la lourde botte boueuse du soldat retraité sous le poids de laquelle le granit lui-même semble craquer, et le petit soulier mignon, léger comme une fumée, de la jolie jeune dame dont le minois se tourne sans cesse vers les resplendissantes vitrines des magasins comme le tournesol vers le soleil, et le sabre au bruyant cliquetis du petit sous-lieutenant plein d'espérances qui lui imprime sa brutale égratignure, - tout décharge sur ce trottoir la puissance de la force ou la puissance de la faiblesse. Quelle rapide fantasmagorie se déroule là au cours d'une seule journée ! Quelles métamorphoses s'y opèrent d'un lever de soleil à l'autre !" (p.44)
Le Portrait : Cette excellente nouvelle débute chez un brocanteur du marché Chtchoukine : Tchartkov, archétype du peintre romantique, y achète pour une modique somme le vieux portrait d'un vieillard drapé dans un ample costume asiatique, qu'il a déniché au fond de la boutique. En rentrant chez lui, Tchartkov est frappé par le fulgurant réalisme qui se dégage du tableau, et notamment par la forte impression de vie, à la fois impressionnante et un peu effrayante, qui se dégage des yeux du modèle, et qui témoigne d'une grande maîtrise du peintre. Quelques jours plus tard, obsédé par l'aura inquiétante du tableau et pressé par son propriétaire qui réclame son loyer, Tchartkov découvre à l'intérieur du cadre la somme énorme de 1000 ducats. Dès lors Tchartkov doit choisir entre mettre toute son énergie dans le perfectionnement de son art, quitte à rester dans l'ombre, ou dépenser sans compter cet argent pour se pavaner auprès de la bonne société de Saint-Pétersbourg, au risque de sacrifier son talent. Un choix qui mettra en lumière l'origine mystérieuse du tableau...Dans cette nouvelle, Gogol renoue avec le thème romantique du pacte avec le diable, et développe toute une conception ascétique de l'art. Le portrait, figure diabolique, l'est par l'impétueux désir qui transpire de son image. Le peintre, en voulant peindre avec excès la vie, se brûle dans son propre feu, et ne peut apporter que destruction et malédiction. Le peintre, selon Gogol, ne peut faire advenir avec éclat l'émotion de son art que dans la modestie, dans le labeur, et dans la sincérité proportionnée de l'authentique.
"Bien qu'elle parût inachevée, la puissance du pinceau s'y révélait stupéfiante, notamment dans les yeux, des yeux extraordinaires auxquels l'artiste avait sans doute accordé tous ses soins. Ces yeux-là étaient vraiment doués de "regard", d'un regard qui surgissait du fond du tableau et dont l'étrange vivacité semblait même en détruire l'harmonie. Quand Tchartkov approcha le portrait de la porte, le regard se fit encore plus intense, et la foule elle-même en fut comme fascinée.
''Il regarde, il regarde !'' s'écria une femme en reculant.
Cédant à un indéfinissable malaise, Tchartkov posa le tableau par terre." (p.99)
Le Journal d'un fou : Cette nouvelle écrite à la première personne, porte bien son titre. Poprichtchine, un jeune fonctionnaire chargé de tailler des plumes dans un ministère, raconte dans son journal intime ses préoccupations quotidiennes, toutes plus étranges les unes que les autres, et semble aux yeux du lecteur, sombrer de plus en plus dans la folie au fil du texte. Persuadé que les chiens sont capables de parler et d'écrire, puis qu'il est devenu le roi d'Espagne, les élucubrations du personnage feront apparaître, dans le creux de leur hilarité, une détresse beaucoup plus légitime.
Écrasé par la bureaucratie tsariste, Poprichtchine incarne bien le stéréotype littéraire russe de "l'homme de petite envergure" ; au point de sombrer dans un délire psychotique. Mais dans cette nouvelle, ce n'est pas la satire sociale, intégrée au délire du personnage lui-même, qui intéresse en premier lieu Gogol. Ce dernier met bien plutôt l'accent sur un tableau "clinique" du personnage, qui souffre et se fait souffrir sous nos yeux : c'est la paranoïa dans son état le plus frappant, où le délire n'est que le revers du réel, et entre lesquels le personnage oscille constamment. Un lien ténu qui ne demande qu'à céder, et qui explique la terrible chute de la nouvelle. "Aujourd'hui est un jour de grande solennité ! L'Espagne a un roi. On l'a trouvé. Ce roi, c'est moi. Ce n'est qu'aujourd'hui que je l'ai appris. J'avoue que j'ai été brusquement comme inondé de lumière. Je ne comprends pas comment j'ai pu penser, m'imaginer que j'étais conseiller titulaire. Comment cette pensée extravagante a-t-elle pu pénétrer dans mon cerveau ? Il est encore heureux que personne n'ait songé alors à me faire enfermer dans une maison de santé. Maintenant, tout m'est révélé. Maintenant, tout est clair... Avant, je ne comprenais pas, avant, tout était devant moi dans une espèce de brouillard.
Tout ceci vient, je crois, de ce que les gens se figurent que le cerveau de l'homme est logé dans son crâne ; pas du tout : il est apporté par un vent qui souffle de la mer Caspienne" (p.189).
Le Nez : Cette nouvelle pour le moins saugrenue raconte comment l'assesseur Kovaliov se réveille un matin sans son nez. Inquiété de cette disparition inexpliquée, Kovaliov se met à la recherche de son organe, et le retrouve en ville sous les traits d'un conseiller d’État. Face aux autorités qui le prennent pour un fou, Kovaliov se heurte à des difficultés de taille : Comment pourra-t-il récupérer son nez, qui semble maintenant vivre sa propre vie ? Et pourra-t-il le remettre sur son visage ?
Incontestablement, cette nouvelle revêt le caractère invraisemblable d'un rêve (nos, le nez en russe, est l'anagramme de son, le rêve). Si Gogol n'a pas inventé le thème du nez en littérature (on peut penser par exemple à Cyrano), il lui confère par la variation toutes les caractéristiques du grotesque : à ne pas en douter (et la nouvelle elle-même confirme cette idée), le narrateur nous offre un beau pied de nez et nous mène par le bout du nez ! Sans sa protubérance nasale, qui n'est plus en place, Kovaliov se retrouve privée de son unité de sujet. Dès lors, plus rien ne tient debout mais tout tente de faire croire le contraire : Georges Nivet, dans la préface, souligne bien que l'absurde de la situation ne peut advenir que dans la plus grande trivialité."Non, cela ne tient pas debout, je ne le comprends absolument pas... Mais, ce qu'il y a de plus étrange, de plus extraordinaire, c'est qu'un auteur puisse choisir de pareils sujets... Je l'avoue, cela est, pour le coup, absolument inconcevable, c'est comme si... non, non, je renonce à comprendre. Premièrement, cela n'est absolument d'aucune utilité pour la patrie ; deuxièmement... mais deuxièmement non plus, d'aucune utilité. Bref, je ne sais pas ce que c'est que ça...
Et cependant, malgré tout, bien que, certes, on puisse admettre et ceci, et cela, et encore autre chose, peut-être même... et puis enfin quoi, où n'y a-t-il pas d'incohérences ? Et après tout, tout bien considéré, dans tout cela, vrai, il y a quelque chose. Vous aurez beau dire, des aventures comme cela arrivent en ce monde, c'est rare, mais cela arrive" (p.232-233).
Le Manteau : Akaki Akakiévitch Bachmatchkine est un fonctionnaire discret dont le rôle est de copier des documents officiels. Moqué par ses collègues pour être vêtu d'une loque usée et rapiécée, Akaki Akakiévitch est, un beau jour, contraint par le froid de changer de manteau. Devant un tel investissement, ce dernier se met à économiser, et quand enfin, des mois plus tard, il revient à son travail avec son manteau tout neuf, ses collègues sont admiratifs, au point d'organiser une petite fête le soir même. Cependant, alors qu'il rentre chez lui, Akaki Akakiévitch se fait voler son manteau à l'arrachée. Ce sera l'élément précurseur d'une longue malédiction...
Dans cette nouvelle, le protagoniste est un exemple parfais du héros dissous par la ville. Cela est dit dans le texte, son prénom, Akaki, lui a été donné d'après celui de son père, Acace. En grec, Acace, c'est celui qui ne connaît pas le mal : d'emblée le héros du Manteau a la posture de l'innocent, au point de se laisser écraser, souiller, rapiécer comme sa triste et hideuse capote. C'est que l'innocent a le malheur d'avoir une fois désiré : il est tombé en arrêt devant l'idée d'une pelisse flambant neuve, si contraire à son air timoré habituel. Il en sera rossé par ses voleurs, mais aussi par la glaciale Saint-Pétersbourg elle-même. Et sa vengeance, qui côtoie le fantastique, n'en demeurera que toujours grotesque, car c'est le voleur qui vengera le volé, dans une spirale sans fin. "A force de réfléchir, Akaki Akakiévitch se résolut à réduire ses dépenses, tout au moins pendant une année. Dès lors, il ne prit plus de thé le soir et n'alluma plus de chandelle, emportant, quand besoin était, son travail dans la chambre de sa logeuse ; dans la rue, il se mit à marcher sur la pointe des pieds pour ménager ses semelles ; il n'avait recours que fort rarement aux offices de la blanchisseuse, pour ne point user son linge qu'il remplaçait, aussitôt rentré chez lui, par une vieille robe de chambre de futaine que le temps même avait épargné. A dire vrai, ces restrictions lui parurent d'abord plutôt dures, mais il s'y accoutuma peu à peu et finit un beau jour par se passer tout à fait de souper. Comme il rêvait sans cesse à son futur manteau, cette rêverie lui fut une nourriture suffisante, encore qu'immatérielle" (p.253).

J'ai lu Le Nez et Le Manteau récemment, découvrant ainsi l'univers fantastique de Gogol et j'ai bien aimé la peinture de la société de St-Pétersbourg du XIXe, l'humour de l'auteur etc.
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