"Peu à peu, sans en être d'abord bien conscients, ils avaient commencé à employer des mots différents pour nommer les mêmes choses. Il disait timbale, elle disait gobelet. Il disait vélo, elle disait bicyclette.

Cela devint systématique. Ils puisaient dans les lexiques anciens, les dictionnaires de synonymes, les idiotismes, les patois de leurs régions d'origine.

Et quand enfin ils se furent partagé tous les mots de la langue, quand l'incommunicabilité entre eux fut parfaite, ils reconnurent qu'ils n'avaient plus rien à se dire et se séparèrent sans faire d'histoire." (
Éric Chevillard, L'Autofictif, vendredi 8 mars 2019)

dimanche 1 mai 2016

📖 "La Vie l'Amour la Mort le Vide et le Vent" de Roger Gilbert-Lecomte

Une avant-garde de l'avant-naître

Difficile de faire le bilan de lecture d'un recueil de poésie... d'autant plus lorsque celui-ci est radicalement singulier. Roger Gilbert-Lecomte (1907-1943) est un poète méconnu, certainement pour la raison qu'il a ouvertement lutté contre le mouvement surréaliste d'André Breton, en fondant en 1928 la revue du Grand Jeu et en prenant la tête du courant dit du "simplisme", constitué au lycée de Reims en 1924 avec trois amis : René Daumal, Roger Vailland et Robert Meyrat.

Tu crains le Silence ?
Entends dans la nuit
Le chœur des étoiles

Cette singularité, on la retrouve dans la vie même du poète, qui après avoir publié son premier recueil Tétanos mystique à seize ans, est mort vingt ans plus tard dudit tétanos. C'est que la vie et la mort, pour Roger Gilbert-Lecomte, sont imbriquées (lui-même parle de "Mort-dans-la-Vie"). S'il faut un feu pour vivre, ce feu est inévitablement destructeur.


Dans ce recueil, Roger Gilbert-Lecomte semble avoir résolument renoncé à une conception exclusivement architecturale de la poésie, pour lui préférer sa malléabilité sonore. La poésie de Gilbert-Lecomte sonne, et même souvent dissone ; nous pourrions dire qu'elle vibre dans cette caisse de résonance créée par les mots eux-mêmes. De là une obsession pour le vide et le vent, qui forment un résonateur en perpétuel mouvement "à travers toute la variété des aimantations et des courants" (Antonin Artaud). A cette circulation s'adjoint la force organique de la vie, de l'amour et de la mort : la poésie de Gilbert-Lecomte tente de se mettre au diapason de la Genèse et du Chaos, et y arrive !

FORMULE PALINGÉNÉSIQUE

Sur l'éparse viande des morts
Jetez la poudre des griffons
Pour que d'un cadavre en haillons
Naisse un fantôme dont le corps
Veuf de sang orphelin d'eau-mère
Se sculpte au sel marin des pleurs
Dont le cristal d'essence amère
Mime le nombre de la fleur

De la fleur-serpent de l'abîme
Fleur du soleil noir qui fascine
Fleur-vertige des mondes creux

Cette fleur par son cœur de perle
Étant la sœur de ce nouvel
Intersigne et spectre-de-sel

De cette torsion sonore, il en résulte une forme de lyrisme ; non pas un lyrisme sublimé comme celui des romantiques, mais un lyrisme brutal, spasmodique, qui comporte la rugosité de l'écorché. Sa poésie est métaphysique, dans le sens où elle nous accompagne en-deçà et au-delà de la vie, dans un post-vital, mais surtout dans un pré-natal, où "la nature [est] en plein travail" (A. Artaud). Un accompagnement qui est toujours une expérimentation, une "métaphysique expérimentale" selon les propres termes de Roger Gilbert-Lecomte, qui "ne désigne rien d'autre que la possibilité réelle de s'ouvrir à l'absolu par l'expérience, en rejetant dogmes et béquilles" (Zéno Bianu).

L'AILE D'ENDORMIR

Il remontait si loin le courant de sa vie
Qu'il se trouvait perdu au pays à l'envers
Où l'on erre avant la naissance

Il rêvait rêvait-il 
Il changeait de planète
S'éveillant s'endormant sans cesse et tour à tour
Au tic tac cérébral de l'horloge du sang

S'endormant chaque fois dans des sommeils plus creux

S'éveillant chaque fois plus loin dans la lumière
Plus près du feu
Plus bas dans l'eau mortelle des ténèbres

Sa couche le berçait somptueuse litière
Attelée d'épaules ailées
Puis l'immobilisait de l'arrêt dur des pierres
Que dressait son tombeau

Le va-et-vient sorcier de l'aile d'endormir
Faisait de ses yeux morts jaillir des étincelles
Puis au retour effaçait son regard

Et ses yeux repartaient en si lointain voyage
Que ses orbites se creusaient
Et crispaient comme des lèvres d'amertume ses paupières

Il se sentait grandir à devenir le ciel
Devenir le beau temps pleuvoir faire arc-en-ciel
Et puis les meules de l'espace l'écrasaient
Et l'aplatissaient comme une ombre...

(A suivre)

Ainsi, Gilbert-Lecomte est subversif, c'est un révolté (Rimbaud est pour lui un référent) : sa poésie est un appel à la liberté, à la vie, même jusque dans son propre désordre. Pour être un artiste, et en l’occurrence un poète, il faut être un voyant, être conscient, tout en étant fermement dressé contre tout, que l'issue au désespoir ne peut se trouver qu'au-delà des limites de l'humain, dans l'absolu, mais dans un absolu libre, qui le distingue du croyant : "Ton Sauvage est ton Sauveur", résume-t-il dans l'un de ses quelques essais et manifestes qui clôturent le recueil. "Il plie malaisément les genoux, ses pas ne sont pas bien grands, mais il reçoit mieux n'importe quel rayon, celui qui jamais n'a été disciple", disait Henri Michaux. D'ailleurs, les deux poètes ont cette parenté de la connaissance par les gouffres pour laquelle la drogue peut être d'une grande aide : l'action révoltée pour Gilbert-Lecomte ne peut advenir légitimement que si l'individu s'y implique corps et âme, ce qui nécessite au préalable une réforme totale de sa propre intériorité. Chercher "un nouveau climat où [sa] conscience d'être [est] moins douloureuse" afin de se vider de toute pression dogmatique, telle est l'aspiration du poète.






























2 commentaires :

  1. Tu m'as vraiment donné envie de lire ce recueil... D'autant plus si l'auteur est proche d'Antonin Artaud. Que veux-tu... j'aime les artistes à l'histoire tragique ^^

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    1. Tant mieux si ça a attisé ta curiosité. J'aime aussi beaucoup les artistes qui s'abîment (dans les deux sens du terme). En l’occurrence la poésie de Gilbert-Lecomte est assez incompréhensible (il ne faut pas s'attendre à pouvoir la déchiffrer littéralement), mais devient du coup très organique ; il s'y crée quelque chose de la matière en mouvement, du corps à l'épreuve. Pour tout te dire j'ai déniché ce recueil par hasard dans le rayon d'une librairie et j'ai été attiré par le titre qui m'a semblé, disons... tout un programme ^^

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