"Peu Ă peu, sans en ĂȘtre d'abord bien conscients, ils avaient commencĂ© Ă employer des mots diffĂ©rents pour nommer les mĂȘmes choses. Il disait timbale, elle disait gobelet. Il disait vĂ©lo, elle disait bicyclette.
Cela devint systématique. Ils puisaient dans les lexiques anciens, les dictionnaires de synonymes, les idiotismes, les patois de leurs régions d'origine.
Et quand enfin ils se furent partagĂ© tous les mots de la langue, quand l'incommunicabilitĂ© entre eux fut parfaite, ils reconnurent qu'ils n'avaient plus rien Ă se dire et se sĂ©parĂšrent sans faire d'histoire." (Ăric Chevillard, L'Autofictif, vendredi 8 mars 2019)
đ„ "Coup de chaud" de RaphaĂ«l Jacoulot
Une tension sous haute température

Le film s'attarde sur quelques jours (ou semaines) de
la vie des habitants d'un petit village frappé par une sécheresse
estivale extraordinaire : du nouveau menuisier récemment installé qui
peine Ă trouver du travail, Ă l'agricultrice Ă cran Ă cause du manque
d'eau, en passant par un groupe d'ados lascifs, une vieille dame vivant
seule, et un maire préoccupé (etc.) ; on suit une belle galerie de
personnages qui participent Ă bien planter le cadre et le climat ruraux
de cette commune assommée par un soleil de plomb. Mais alors que ces
habitants sans histoire tentent de surmonter cette passe difficile,
Josef Bousou, un fils de ferrailleurs oisif qui passe ses journĂ©es Ă
trainer dans le village, inquiĂšte. Il faut dire que ce dernier est une
véritable grenade dégoupillée au comportement imprévisible : pas
particuliĂšrement violent mais intrusif et sans gĂȘne, le jeune homme
oppresse et échauffe les esprits de ceux qui le considÚrent déjà comme
l'incarnation de leur accablement. Petit Ă petit, doucement, la tension
monte en mĂȘme temps que la tempĂ©rature : la silhouette sombre (il
s'habille en survĂȘtements noirs malgrĂ© la chaleur) du garçon Ă la gueule
angĂ©lique et effrontĂ©e est partout ; tactile tout en Ă©tant lui-mĂȘme
intouchable, il véhicule à lui tout seul une double pression, à la fois
psychologique et atmosphérique, sur un fond de crissements métalliques.
On sent déjà le foin desséché, le goudron ramolli par la canicule, et le
pétrole des moissonneuses-batteuses, avant que, ayant atteint un seuil
d'ébullition, tout n'éclate un certain soir d'orage...
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