"Peu Ă  peu, sans en ĂȘtre d'abord bien conscients, ils avaient commencĂ© Ă  employer des mots diffĂ©rents pour nommer les mĂȘmes choses. Il disait timbale, elle disait gobelet. Il disait vĂ©lo, elle disait bicyclette.

Cela devint systématique. Ils puisaient dans les lexiques anciens, les dictionnaires de synonymes, les idiotismes, les patois de leurs régions d'origine.

Et quand enfin ils se furent partagé tous les mots de la langue, quand l'incommunicabilité entre eux fut parfaite, ils reconnurent qu'ils n'avaient plus rien à se dire et se séparÚrent sans faire d'histoire." (
Éric Chevillard, L'Autofictif, vendredi 8 mars 2019)

jeudi 26 mai 2016

đŸŽ„ "Coup de chaud" de RaphaĂ«l Jacoulot

Une tension sous haute température

Le film s'attarde sur quelques jours (ou semaines) de la vie des habitants d'un petit village frappĂ© par une sĂ©cheresse estivale extraordinaire : du nouveau menuisier rĂ©cemment installĂ© qui peine Ă  trouver du travail, Ă  l'agricultrice Ă  cran Ă  cause du manque d'eau, en passant par un groupe d'ados lascifs, une vieille dame vivant seule, et un maire prĂ©occupĂ© (etc.) ; on suit une belle galerie de personnages qui participent Ă  bien planter le cadre et le climat ruraux de cette commune assommĂ©e par un soleil de plomb. Mais alors que ces habitants sans histoire tentent de surmonter cette passe difficile, Josef Bousou, un fils de ferrailleurs oisif qui passe ses journĂ©es Ă  trainer dans le village, inquiĂšte. Il faut dire que ce dernier est une vĂ©ritable grenade dĂ©goupillĂ©e au comportement imprĂ©visible : pas particuliĂšrement violent mais intrusif et sans gĂȘne, le jeune homme oppresse et Ă©chauffe les esprits de ceux qui le considĂšrent dĂ©jĂ  comme l'incarnation de leur accablement. Petit Ă  petit, doucement, la tension monte en mĂȘme temps que la tempĂ©rature : la silhouette sombre (il s'habille en survĂȘtements noirs malgrĂ© la chaleur) du garçon Ă  la gueule angĂ©lique et effrontĂ©e est partout ; tactile tout en Ă©tant lui-mĂȘme intouchable, il vĂ©hicule Ă  lui tout seul une double pression, Ă  la fois psychologique et atmosphĂ©rique, sur un fond de crissements mĂ©talliques. On sent dĂ©jĂ  le foin dessĂ©chĂ©, le goudron ramolli par la canicule, et le pĂ©trole des moissonneuses-batteuses, avant que, ayant atteint un seuil d'Ă©bullition, tout n'Ă©clate un certain soir d'orage...














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