Tous ceux qui restent...
❗ SPOILERS ❗
The Leftovers...
... "ceux qui restent", en anglais.
Un titre énigmatique qui prend tout son sens avec une force rare dans la scène d'ouverture de ce premier épisode de la série. Une femme est au téléphone et s'agace tout en récupérant son linge dans une laverie automatique. Elle est accompagnée de son bébé, en pleurs dans son siège auto. Celle-ci tente de garder son calme, et souffle en remettant son enfant, inconsolable, à l'arrière de sa voiture. Mais au moment de démarrer, les pleurs de l'enfant s'interrompent : ce dernier, allongé dans son siège quelques secondes plus tôt, n'y est plus. Au même moment, 2% de la population mondiale, soit environ 140 000 personnes, se sont évaporées. Interdite, la mère sort de son véhicule et en fait le tour en appelant son fils. Derrière elle, un jeune garçon appelle son père face à un caddie poursuivant tout seul sa lente course ; tandis que sous ses yeux une voiture en percute une autre. En une fraction de seconde, ce petit parking tranquille est devenu le lieu d'une scène chaotique qui, avec beaucoup d'autres, restera gravée dans les mémoires comme le traumatisme du 14 octobre.
La série débute à proprement parler trois ans plus tard. La petite ville américaine de Mapleton s'apprête à célébrer son "Jour des Héros" pour le troisième anniversaire du 14 octobre. Organisé par la maire de la ville selon qui tout le monde est maintenant prêt à se sentir mieux et à aller de l'avant, l'événement ne suffit pas à cacher les blessures beaucoup plus profondes du "Grand Départ" (Departure, en anglais), auquel personne n'arrive à trouver de véritable sens. Kevin Garvey, assurément le personnage principal de la série, est le chef de police chargé d'encadrer la célébration. On comprend très vite que si personne dans son entourage n'a disparu le 14 octobre, sa famille a complètement explosé : vivant seul avec sa fille Jill qui de toute évidence souffre d'une mélancolie profonde, son fils est parti sans donner de nouvelles pour exécuter les besognes douteuses d'un homme qui prétend libérer les gens de leur tristesse, et sa femme a rejoint les Guilty Remnant, une mystérieuse secte où les membres font acte de silence, s'habillent en blanc et fument à longueur de journée, et qui semble se faire une mission de rappeler aux habitants de Mapleton le douloureux événement que tout le monde aimerait oublier. A cette configuration familiale chaotique s'ajoutent des personnages pour le moment mineurs, mais dont on sent qu'ils vont prendre de l'importance par la suite : Nora Durst, une mère de famille qui totalise un record de disparitions dans son entourage puisque son mari, son fils et sa fille se sont volatilisés lors du Departure ; Meg, une jeune femme sur le point de se marier mais qui n'a pas du tout l'air heureuse, et qui finit par aller retrouver les Guilty Remnant à la fin de l'épisode ; Matt, un homme qui tente de justifier le départ des disparus en prouvant aux autres qu'ils étaient mauvais ; ou encore cet homme inquiétant à la mâchoire de travers qui passe son temps à fusiller les chiens de la ville, devenus agressifs depuis le 14 octobre.
Ce premier épisode, très mystérieux, remplit à merveille son rôle de pilote. A travers l'introduction d'une poignée de personnages, celui-ci arrive très bien à préfigurer les futurs déchirements des habitants de Mapleton dont le processus de résilience se fait vraiment à trois vitesses : si celui des offices politique se veut rapide, c'est en parfait décalage avec le réel désarroi intime et métaphysique des habitants, dont profitent les Guilty Remnant pour donner plus de poids à leurs opérations de déstabilisation publiques. Le ton est donné ! Sous des apparences de beaux jours, "Personne n'est prêt à aller mieux", comme le souligne avec lucidité Kevin Garvey. L'air est lourd de vides inavouables ; d'une manière autant fascinante qu'inquiétante. Même les animaux sont sujets à des comportements étranges, qui laissent supposer pour la suite un éclatement des failles intimes.
