"Peu à peu, sans en être d'abord bien conscients, ils avaient commencé à employer des mots différents pour nommer les mêmes choses. Il disait timbale, elle disait gobelet. Il disait vélo, elle disait bicyclette.

Cela devint systématique. Ils puisaient dans les lexiques anciens, les dictionnaires de synonymes, les idiotismes, les patois de leurs régions d'origine.

Et quand enfin ils se furent partagé tous les mots de la langue, quand l'incommunicabilité entre eux fut parfaite, ils reconnurent qu'ils n'avaient plus rien à se dire et se séparèrent sans faire d'histoire." (
Éric Chevillard, L'Autofictif, vendredi 8 mars 2019)

mercredi 1 juin 2016

📺 The Leftovers : saison 1, épisode 2 - "Penguin One, Us Zero"

Occulter ses doutes...



SPOILERS  


Dans ce deuxième épisode de The Leftovers, qui place patiemment les enjeux dramatiques à venir, les personnages gagnent en complexité au fil de leurs doutes respectifs. Alors que chacun se retrouve face à un choix ou un jugement à émettre, l'incertitude les guette dans une alternance de scènes de violence et d'interrogations intimes.

Les premières minutes de l'épisode sont d'une rare violence. La résidence de Wayne (surnommé Holy Wayne en anglais), cet homme mystérieux qui dans le premier épisode avait de quoi intriguer en prétendant enlacer la douleur des gens, est prise d'assaut par les forces de police qui n'hésitent pas à ouvrir le feu. Ce dernier, qui a perdu son fils le 14 octobre, est soupçonné d'avoir monté une secte formée par des adolescentes d'origine asiatique dont il profite sexuellement. Dans la confusion des tirs, Tom réussit à s'enfuir en voiture avec Christine, l'adolescente que Wayne avait placée sous sa protection la veille, non sans avoir à tuer un policier. A leur grand soulagement, Wayne les rejoint dans une station service le lendemain, mais ne peut rester avec eux pour leur sécurité à tous : il confie une fois de plus Christine à Tom, en insistant sur le fait qu'elle est "ce qu'il y a de plus important", et leur donne un téléphone portable pré-payé, seul moyen pour que Wayne les contacte et leur donne ses instructions désormais.

A Mapleton, Kevin est de plus en plus troublé par la suite d'événements invraisemblables auxquels il est confronté, si bien qu'il décide d'aller voir un thérapeute, à qui il raconte ses rencontres avec le mystérieux tueur de chiens. Le psychologue ne le croit qu'à moitié, et il en va de même de ses collègues de travail qui commencent à montrer des doutes sur la lucidité de l'officier lorsque ce dernier croit que ses bagels ont miraculeusement disparu. Kevin poursuit la recherche du pick-up du tueur, qu'il finit par retrouver devant chez lui, avec les clefs à l'intérieur. Troublé, celui-ci rend visite à son père, ancien chef de police comme son fils, que l'on découvre être placé dans un institut psychiatrique depuis qu'il prétend entendre des voix.

Chez les Guilty Remnant, l'avenir de Meg, la jeune femme qui à la fin de l'épisode précédent avait débarqué dans la demeure des hommes et femmes en blanc, est incertain. Celle-ci a été accueilli dans une maison d'engagement, étape transitoire avant d'intégrer définitivement la secte. Elle n'est pas encore obligée de porter du blanc, de fumer ou de garder le silence, mais est prise sous l'aile de Laurie, qui est chargée de la convaincre subtilement de rester, en récupérant chaque jour l'une de ses affaires et en la défiant d'abattre de ses propres mains un arbre à la hache, symbole de son changement de vie. C'est dans cette situation de profonde hésitation que Kevin la trouve lors d'une visite mandatée de routine, lors de laquelle il en profite pour lui proposer son aide, sans succès.

Enfin, alors qu'Aimee et Jill se retrouvent à la table d'un café, cette dernière remarque que Nora Durst, la femme qui a perdu toute sa famille lors du Departure, garde un pistolet rangé dans son sac à main. Intriguées par les théories qu'elles imaginent sur l'usage qu'une femme profondément attristée peut faire d'une telle arme, les deux adolescentes décident de suivre Nora en voiture, accompagnées par les jumeaux Scott et Adam Frost. Cette filature les mène jusqu'à la maison d'un vieux couple. L'on apprend alors que Nora est représentante du comité chargé d'attribuer des allocations aux familles qui ont perdu un proche le 14 octobre. Pour cela, Nora doit suivre une procédure très stricte, sans quoi l'argent ne peut être délivré, à savoir filmer un entretien avec ladite famille lors duquel elle pose un peu plus de 150 questions sur le disparu. Lorsque Nora sort de chez le vieux couple, elle croise le regard de Jill alors que les adolescents repartent.

D'une intensité plus faible que l'épisode pilote, ce deuxième épisode, plus flottant, se situe à la croisée des chemins pour les personnages, chacun étant ébranlé dans ses certitudes ou dans ses choix. On en apprend plus sur Meg et Nora, personnages jusqu'alors secondaires, mais dont on pressent désormais le rôle crucial, chacune incarnant (Meg en se réfugiant chez les Guilty Remnant ; Nora en œuvrant pour l'aide aux victimes) une certaine manière de trouver refuge pour tenter d’apaiser la douleur du Grand Départ. Loin de donner plus d'explications sur le tragique événement du 14 octobre, ce deuxième épisode nous place au même niveau que les personnages, en s'intéressant aux moyens que chacun de ses derniers emploie, avec ses propres armes, pour se prémunir d'un resurgissement de la douleur. C'est ainsi que les deux enfants Garvey ont un rôle de spectateurs : Jill, dont la mélancolie ne trouvait jusqu'à présent à s'exprimer que par l'intériorisation, semble trouver en la personne de Nora une semblable, elle que le Departure semble avoir rendue prête à se servir d'une arme pour des raisons encore obscures ; quant à Tom, perdu dans son dévouement ambigu pour Wayne, homme trouble à la fois bienveillant et terrifiant, il est à la fois acteur et spectateur de sa propre détresse en exécutant à contre cœur mais sans rechigner les besognes douteuses de son guide. Mais la plus grande détresse dans cet épisode et sans conteste celle de Kevin, torturé jusqu'à en faire des cauchemars, par le présage lugubre de la tuerie canine auquel lui seul a assisté et dont son mystérieux "ami" se targue. Face à un réel qui lui échappe des mains, l'épisode de la disparition des bagels, loin d'être anecdotique, est symptomatique de l'état de délire dans lequel Kevin craint être en train de glisser ; crainte à demi renforcée par la révélation d'un père apparemment schizophrène. Kevin, personnage à la fois politique par son travail et domestique par son rôle (ren)forcé de père, incarne à ce stade un ébranlement général des mémoires : oublier, poursuivre ou achever le drame, telles sont les options dont dispose chacun des personnages, et nul doute qu'il en résultera dans les prochains épisodes la puissance émotionnelle d'une œuvre fêlée.