Un acharnement tragique...
Alors que le deuxième épisode de The Leftovers s'était achevé sur des perspectives peu réjouissantes, ce troisième épisode fait le choix surprenant de rester en suspens en se focalisant sur un seul personnage : Matt Jamison, le prêtre que l'on avait aperçu dans le pilote. Un choix qui aurait de quoi frustrer s'il ne laissait pas la place à un sublime et tragique questionnement sur la foi et la justice morale. Christopher Eccleston joue impeccablement l'accablement pathétique et tragique de cet homme dont la confiance divine est mise à l'épreuve.
L'épisode commence par une anecdote racontée par Matt lors d'une messe, qui annonce d'emblée la coloration générale de ce qui va suivre : un petit garçon, jaloux de ne plus être le centre d'attention de ses parents à la naissance de sa petite sœur, prie Dieu de l'aider. Quelques mois plus tard, il développe une leucémie et retrouve l'attention de ses parents. Dès lors, doit-il considérer que Dieu l'a puni ou récompensé ? A l'image de cette histoire, ce troisième épisode illustre bien l'angoisse d'une foi devenue ambivalente. Et pour preuve, à peine Matt a-t-il fini de la raconter qu'un homme visiblement en colère pénètre dans l'église, s'avance vers le prêtre, et le roue de coup en lui mettant sous les yeux une affiche sur laquelle on peut lire "Elle vendait de la drogue" au-dessus de la photo d'une disparue du 14 octobre.
Alors qu'il est soigné à l'hôpital, Matt reçoit la visite de Kevin, qui le met en garde des dangers de la mission que le prêtre s'est fixée, à savoir rétablir la vérité sur l'identité de ceux qui ont disparu lors du Departure. Mais Matt, obstiné, refuse d'arrêter. Comme il le dira plus tard au cours de l'épisode, "si nous ne pouvons plus séparer l'innocent du coupable, tout ce qui nous est arrivé, toute notre souffrance, n'a aucun sens". Cette auto-persuasion de la part du prêtre en fait un personnage tragique écartelé entre une confiance candide et un doute perpétuel, un personnage à la fois aiguillé et déboussolé. Poussé par sa générosité et son amour à entretenir sans relâche et bénévolement la petite église de la ville, et à prendre patiemment soin de sa femme Mary, paralysée depuis le 14 octobre suite à un accident de voiture, ce troisième épisode n'aura de cesse de démontrer que les bons triomphent rarement, notamment lorsque le banquier de Matt lui téléphone pour l'informer qu'une offre a été faite pour le rachat de son église et qu'il ne peut donc plus y rester, sauf s'il trouve d'ici le lendemain 135 000 dollars. Désespéré, Matt s'en remet une fois de plus à Dieu en le suppliant de l'aider.
Alors qu'il est sur le point de s'endormir, Matt entrevoit soudainement une solution. Il se rappelle qu'avant de partir, le père de Kevin avait caché pour lui 20 000 dollars dans son jardin, afin qu'il puisse en disposer en cas de besoin. En pleine nuit, Matt part donc chez les Garvey pour déterrer le pot contenant la précieuse somme. Ayant retrouvé une foi solide et aiguillé par les indications laissées par des pigeons qu'il interprète comme des signes divins, Matt se rend au casino de la ville et décide de jouer à la roulette en misant tout son argent sur la couleur rouge. Premier succès. Il retente. Deuxième succès. Il retente à nouveau. Victoire ! Pour une fois la chance a souri au prêtre, et le voilà en possession de 160 000 dollars. Galvanisé par ses gains inespérés et miraculeux, pour la première fois Matt fait preuve de violence lorsque sur le parking du casino un homme tente de lui voler son argent. Il se jette sur le voleur et lui fracasse la tête contre le sol, avant de remonter dans sa voiture et de hurler, de rage.
Déterminé à racheter son église, Matt se dirige au petit matin vers sa banque, lorsqu'il croise deux membres des Guilty Remnant, dont l'un saigne abondamment de la tête car il vient de recevoir une pierre lancée depuis une voiture par un conducteur haineux. Ne pouvant s'empêcher de leur venir en aide, Matt sort son téléphone pour appeler les secours ; mais il ne voit pas la voiture qui revient dans l'autre sens, et le conducteur qui lance une nouvelle pierre. Frappé au crâne, Matt tombe au sol et s'évanouit.
Après une succession de cauchemars, Matt se réveille à l'hôpital, et, pris d'un sursaut, saute hors de son lit pour demander à une infirmière quelle heure il est. Il ne lui reste plus qu'une demi-heure avant la fermeture de la banque. Pris de panique, le prêtre défie le conseil des médecins et part en trombe récupérer son argent resté dans sa voiture, avant de frapper à la porte de sa banque en train de fermer. On le laisse entrer après de lourdes insistances, et Matt présente la somme requise en liquide dans une enveloppe. Mais son banquier, désolé, l'informe que la date limite est dépassée depuis trois jours, signe que Matt est resté dans le coma pendant trois jours également. Il l'informe également que les nouveaux acquéreurs ont déjà commencé à occuper l'église. L'épisode se termine alors que Matt se dirige vers le bâtiment sacré et constate avec effroi que les nouveaux propriétaires ne sont autres que les Guilty Remnant, qui sont en train de repeindre la façade en blanc. Les dernières secondes de l'épisode mettent en scène l'intense face à face entre Matt et Patti, la chef des Guilty Remnant. Tout cela n'aura donc servi à rien, et cette impuissance tragique remet en question avec encore plus de force la validité de la foi de l'homme d'église, alors qu'il pensait avoir eu la preuve qu'il pouvait s'y accrocher.
Finalement l'on peut dire que ce troisième épisode, qui semble au départ constituer une parenthèse dans l'avancée générale de l'intrigue de la série, a une en réalité une bien plus grande importance. A travers les difficultés rencontrées par Matt, c'est une parabole d'un genre nouveau qui est dessinée et qui appuie la tonalité générale de la série : désormais, il devient impossible de trouver un sens à un quotidien qui, vraiment, n'en a plus, et Matt (qui est lui-même un homme d'église !) est la première victime de cette irrémédiable douleur logée dans une transcendance définitivement trouble, si ce n'est disparue. Ce qui aurait pu s'apparenter à une fatalité, n'en est en réalité pas une puisque justement elle n'a pas de sens, ce que toute situation tragique a traditionnellement dès lors que l'on suppose l'existence d'une force transcendante morale et juste, ou d'un destin prémédité. Cet épisode, qui, certes, peine à faire décoller la série, prend toutefois un temps nécessaire pour poser les bases profondes d'une douleur souterraine commune, que chaque personnage développe intimement à sa manière. Qu'il en soit bien clair désormais, peu importe de savoir ce qui est arrivé aux disparus du 14 octobre - sûrement ne le saurons-nous jamais - tant que ronge et menace à chaque instant de se raviver la flamme sublime des tristesses immortellement latentes.