La famille en éclats
❗ SPOILERS ❗
Ça y est ! Après deux premiers épisodes de lancement et un épisode en retrait, ce quatrième épisode de la série déploie avec force les enjeux profonds des personnages, et nous offre de belles promesses pour la suite.
Cet épisode se fait l'écho de ce qui peut sembler au début n'être qu'une anecdote, mais qui s'avère être une véritable métaphore familiale des personnages, filée parfaitement pendant cinquante minutes. En effet, l'épisode s'ouvre sur les différentes étapes de la fabrication d'un poupon jusqu'à sa mise en magasin et son achat par un employé de Mapleton. L'enfant atterrit dans la crèche de la ville, afin d'incarner le petit Jésus pendant les fêtes de fin d'année. Quelques jours plus tard cependant, l'enfant est volé...
En miroir de cette disparition pourtant anodine, l'on retrouve tout au long de l'épisode la famille Garvey en proie elle aussi au désordre. Alors que Kevin est très occupé à assurer le bon déroulement des festivités et à tenir les Guilty Remnant à l'écart, le maire de la ville le charge de racheter une nouvelle poupée pour remplacer celle qui a été volée, et ainsi réparer ce sacrilège qui inquiète les habitants. Bien malgré lui, Kevin se retrouve alors à devoir gérer le faux Jésus, mais aussi sa propre enfant, Jill, qu'il soupçonne d'avoir commis le vol pour attirer l'attention. Par-dessus le marché, sa femme Laurie, membre des Guilty Remnant depuis des mois, se décide à demander le divorce, aidée par Meg ; et Tom, que l'on apprend ne pas être le fils de Kevin mais que ce dernier a élevé comme tel, reste plus que jamais injoignable. Autant d'ébranlements qui font résonner avec force la phrase sourde écrite par Patti, la chef de la secte des Guilty Remnant : "There is no family" (La famille n'existe pas) ; mais qui justifie aussi de ce fait l'esquisse de rapprochement entre Kevin et Nora à la fin de l'épisode, puisque les deux ont à leur manière vu leur famille leur échapper.
De son côté, Jill a effectivement volé l'enfant Jésus, mais refuse de l'avouer à son père soupçonneux, qui préfère lui laisser une occasion de remettre le poupon à sa place. Mais au lieu de rendre l'enfant, Jill arrive à convaincre son père de se mettre à sa recherche et non d'en racheter un autre, ce qui serait tricher au regard d'un tel symbole. Jouant avec les nerfs de son père, Jill apparait là encore comme une adolescente complètement désœuvrée, tiraillée entre les dérives autodestructrices de son groupe d'amis et une profonde recherche d'affection qui ne trouve pas de réponse. Ainsi de nombreuses interprétations sont possibles pour justifier le vol du bébé Jésus, mais toutes ne peuvent cacher le fait que Jill agit par spontanéité douloureuse, sans réellement se soucier du sens de ses actes, mais plutôt de leur effet auprès de son entourage. De ce fait, la disparition de l'enfant pourrait souligner que Jill, elle-même la plus jeune de sa famille, est elle-même éteinte. Mais la suite de l'épisode nous fournit des éléments de réponses tout aussi convaincants lorsque, venant de surprendre son père en train de crier sur sa mère pour avoir osé demander le divorce, Jill offre à cette dernière un briquet gravé de l'inscription "Don't forget me" (Ne m'oublie pas) en guise de cadeau de Noël.
On voit d'ailleurs très clairement apparaître durant cet épisode les rapports compliqués et douloureux entre Laurie et Jill, cette dernière en voulant à sa mère de l'avoir quittée. Quant à Laurie, celle-ci semble être bien décidée à tirer un trait sur sa famille (demande de divorce, jet du briquet dans une bouche d’égout, etc.), et pourtant l'on s’aperçoit à la fin de l'épisode de ses hésitations (la scène de la tentative de récupération du briquet est sublimement déchirante), qui soulignent bien les tourments intérieurs de cette femme dont le repli chez les Guilty Remnant est mis en questionnement. D'autant plus que la secte entreprend avec aplomb de véritables profanations de la mémoire familiale des habitants de Mapleton, que ce soit en leur rappelant inlassablement la douleur du Departure comme dans l'épisode 1, ou en profitant des festivités communales pour s'introduire chez les gens et voler toutes leurs photos de famille, comme c'est le cas dans cet épisode.
En marge de cet épicentre reste le cas de Tom, fils de Laurie, qui n'a pour l'instant eu aucune prise de contact avec elle depuis le début de la saison, alors que Kevin tente de le joindre désespérément, ce qui va désormais s'avérer encore plus difficile depuis que Wayne lui a détruit son téléphone par sécurité. En effet, Tom a été chargé de protéger Christine (enceinte de Wayne) au péril de sa vie, et l'on ne peut s'empêcher de voir dans cet épisode toute une variations autour du personnage de l'enfant : symboliquement volé par Jill à Mapleton, et mystérieusement sacralisé par Holy Wayne, créateur morbide n'hésitant pas à mettre une jeune fille enceinte et à la délaisser pour soi-disant répondre à des desseins pour le moment obscurs. Face à cela, Tom est poussé à prendre tous les risques, à son plus grand désarroi, dans l'attente d'un coup de fil de Wayne qu'il craint ne jamais arriver (la nervosité de son rire dans une scène de l'épisode en dit long sur son état d'égarement). Pour l'instant, il lui est bien difficile de trouver du sens à son devoir de protection, surtout quand Christine se fait agresser par un illuminé à-moitié dénudé qui prétend l'avoir vu dans ses rêves en train de marcher sur des morts vêtus de blanc, et que plus tard dans l'épisode le car qui transporte Tom et Christine est obligé de s'arrêter brusquement car un camion éventré barre la route et y a déversé des dizaines de cadavres empaquetés en blanc.
Ce quatrième épisode de The Leftovers renforce donc l'attrait de la série et donne de l'ampleur à un drame qui, jusqu'à présent intime, apparait ici dans toute la splendeur étouffée de sa dramaturgie familiale. Un petit bijou !
