Vivre encore ?
❗ SPOILERS ❗
Confirmant avec brio la dimension métaphysique de la série, déjà affirmée dans les quatre premiers épisodes, ce cinquième épisode de The Leftovers réussit un coup de maître esthétique et scénaristique en confrontant la foi désespérée des personnages et la perspective de leur propre mort.
Les premières minutes de l'épisode sont un véritable coup de poignard pour le spectateur : Gladys, une femme membre des Guilty Remnant, est sauvagement ligotée à un arbre et lapidée en pleine nuit alors qu'elle attendait sur le parking d'une station service. La scène est à la limite du soutenable ; la caméra fixe son visage ensanglanté en train d'être fracassé par des pierres, et alors que les GR sont réputés pour avoir fait un vœu indéfectible de silence, on l'entend supplier ses assassins d'arrêter, avant de recevoir la pierre fatale. Le générique arrive à point nommé pour nous laisser le temps de digérer ce qui vient de se passer. Alors que jusqu'à présent les Guilty Remnant étaient apparus comme une secte, certes pacifique, mais froide et déterminée, cet épisode rétablit avec déchirement leur humanité.
Face à cette mort atroce, la ville tout entière est ébranlée, à commencer par les Guilty Remnant eux-mêmes, qui réagissent de différentes manières : alors que Patti accepte la protection du groupe par Kevin, Laurie, elle, en est traumatisée et se met à douter de la valeur de leurs actions si ce qui les attend est la mort. Meg, de son côté, n'est pas surprise car selon elle, cela devait bien arriver tôt ou tard étant donné que les GR mettent la vie des habitants de Mapleton sans dessus dessous. D'ailleurs, la jeune femme est peut-être le personnage qui a le plus évolué en cette demi-saison : loin de sa fragilité du premier épisode, on la sent désormais résolue à adhérer sans aucune crainte à l'étrange culte de la secte, ce qu'elle fait à la fin de l'épisode en revêtant la fameuse tenue blanche et en arrêtant de parler.
Patti, la chef des GR, sent bien que cet événement funeste affecte dangereusement Laurie, qui réfléchit de plus en plus à tout laisser tomber pour retrouver sa famille. Elle décide alors de la prendre à part et de l'emmener hors de Mapleton, dans un hôtel, afin qu'elle puisse se reposer loin du cadre sectaire habituel. Le lendemain matin, Laurie retrouve Patti dans le restaurant de l'hôtel pour prendre son petit déjeuner, et constate avec stupeur que cette dernière se met à lui parler, marquant ainsi un jour de congé dans leur résolution de garder le silence. Mais Laurie refuse de dire un mot. Patti lui explique qu'un an auparavant elle avait amené Gladys dans le même hôtel afin qu'elle exprime tout ce qu'elle avait sur le cœur, et que cette dernière non plus n'avait pas parlé. A moitié en pleurs, Patti concède que la tâche des Guilty Remnant est extrêmement difficile et qu'il peut être tentant de céder à la facilité et retrouver sa famille. Mais c'est justement parce que cette tâche est difficile qu'elle ne doit pas laisser la place au doute. On peut féliciter Ann Dowd pour incarner à la perfection l’ambiguïté du personnage de Patti dans cette scène !
Mais plus indirectement, c'est tout Mapleton qui subit les conséquences du meurtre de Gladys, et notamment Kevin qui, se devant de garantir l'ordre et la sécurité de tous, finit par absorber pour lui-même l'atmosphère violente et chaotique en train de naître dans la ville, alors que les habitants refusent majoritairement l'instauration d'un couvre-feu et rejettent la faute sur les Guilty Remnant. Les anecdotes - pas si anecdotiques - des chemises et de l'alarme anti-cambriolage en sont une preuve manifeste. Kevin contemple et participe à sa lente perdition : par une peur et une colère sourdes, il s'extrait inconsciemment de lui-même et prend symboliquement l'identité d'un étranger. On perçoit bien ici que la ville entière titube, puisque celui même sensé garantir l'ordre devient source de désordre. A cheval sur deux sphères (familiale en tant que père, et politique en tant que policier) toutes autant éclatées depuis le Departure, Kevin est peut-être le personnage le plus perméable et le plus instable de la série. Non content de faire avec son propre drame existentiel, ce dernier subit et doit gérer plus ou moins directement celui de tous les autres, et se retrouve à devoir porter à lui seul le poids d'un entourage en pleine atomisation.
La mort de Gladys dans cet épisode souligne bien que les personnages sont tous intimement à la charnière de la vie et de la mort, en particulier les Guilty Remnant, qui voient dans leur culte une forme de vitalité, alors que selon le révérend Matt, ces derniers n'ont plus peur de la mort car ils sont déjà morts intérieurement. Le prêtre se donne ainsi pour mission de leur apporter le soutien de sa foi chrétienne, seule foi qui selon lui accorde une place fondamentale à l'amour, dont manquent les GR et qui est pourtant à la base même de toute vie. Mais Matt s'aperçoit bien vite que sa présence est vaine, et que les motivations des Guilty Remnant sont inconciliables avec les siennes. On est désormais bien loin d'une communion des souffrances, ce qui donne lieu à une scène d'une force incroyable durant laquelle Laurie déverse sur Matt toute sa haine muette en le fixant du regard et en soufflant dans un sifflet donné par Kevin au cas où elle serait en danger.
On pourrait regretter l'absence de Tom et Christine dans cet épisode, qui suspend l'intrigue les concernant, mais l'on commence à s'habituer à ce que chaque épisode de The Leftovers privilégie un ou plusieurs personnages, sans que cela ne soit gênant et ne perde le spectateur. Au contraire, cela permet de s'immiscer plus profondément encore dans l'intimité des personnages et dans leurs propres problématiques que s'ils bénéficiaient d'un traitement superficiel et expéditif. On attend donc la suite avec envie !
