Haro sur le chapeau boa !
Je suis désolé. J'ai vraiment essayé... mais non. Non, non, je ne peux pas apprécier ce livre. Je sais que ça va en indigner plus d'un, et je vous entends déjà prendre un air outré derrière votre écran : "Comment ? Quoi ? Il n'aime pas Le Petit Prince !". Eh bien oui, j'ose le dire, au risque de m'attirer la foudre des fans inconditionnels du petit héros blondinet.
Que je vous explique un peu : je dois vous l'avouer, je n'avais absolument pas un avis neutre sur ce livre avant de le commencer ; pour ne pas dire qu'il était franchement partial. Il faut dire que ce "classique" de la littérature, disons... enfantine, me courait depuis longtemps sur le haricot. Le Petit Prince par-ci, Le Petit Prince par-là ; mais quel était donc ce petit prince dont tout le monde chantait sans cesse les louanges comme étant le plus grand chef-d’œuvre littéraire de tous les temps ? Déjà, quelques expressions entendues ici ou là m'irritaient : "Les grandes personnes ne comprennent rien", "garder son âme d'enfant", "il faut chercher avec le cœur"... Quand j'ai eu le malheur de constater que l'ouvrage figurait à la première place du classement des livres qui ont changé la vie des internautes (organisé par l'émission "La Grande Librairie"), devant Céline, Proust ou d'autres grands noms, cela m'a achevé. Il fallait que je lise ce Petit Prince, pour me faire un avis fondé. C'est donc ce que j'ai fait, en trouvant la motivation dans quelques challenges de lecture.
Mon problème avec ce livre est double : il concerne certes le contenu du livre en lui-même, mais aussi et surtout l'engouement qu'il suscite. Dès le premier chapitre, j'ai été hautement agacé. Le narrateur, aviateur de métier que l'on soupçonne d'être Antoine de Saint-Exupéry lui-même, nous raconte comment, lorsqu'il était tout jeune, les "grandes personnes" (comprendre les adultes) n'ont pas su interpréter son unique dessin d'enfant.
Hélas, tout est déjà exprimé dans ces premières pages : les adultes sont aveugles et stupides, alors que les enfants sont purs et lucides. Dualisme simpliste. Durant tout le livre, cette idée n'a de cesse d'être illustrée, à travers le personnage du petit prince, petit garçon venu d'une autre planète que le narrateur rencontre dans le désert d'Afrique après avoir fait une chute aérienne. En effet, ce petit prince vient d'un petit astéroïde où il vit seul avec une rose, occupant ses journées à arracher des pousses de baobabs, à ramoner des volcans et à observer des couchers de soleil. Par un dispositif littéraire que l'on connait bien car très utilisé, le garçon incarne donc cet étranger au regard neuf et lucide, qui va pendant son voyage loin de chez lui faire surgir les vices des grandes personnes. Car - et là on revient à ce que j'ai dit précédemment - le petit prince est un enfant ; et les enfants ont l'âme pure, le cœur sincère et l'esprit rempli de poésie. Donc ils sont les seuls à détenir la vérité sur le monde, à voir les choses telles qu'elles sont et qu'elles importent. Bla bla bla. Le livre a donc clairement vocation à être un conte philosophique, et chaque chapitre correspond plus ou moins à une petite fable concluant toujours la même chose : les grandes personnes sont décidément très bizarres.
Ce qui m'ennuie profondément dans ce "message", c'est vraiment cette naïveté qui revêt les habits de la moralité. On croirait avoir à faire à un mauvais écho rousseauiste, à la fois primaire et caricatural, supposant qu'en grandissant l'homme s'avilit, et que la société le pervertit. Alors certes, l'on pourrait me rétorquer que cela fait partie des mécanismes stéréotypés du conte, et l'on aurait raison ; mais alors pourquoi accorder à cette pseudo-vérité une place qu'elle ne mérite pas ? Comme si les enfants étaient tous des anges ! Comme si la culture et l'éducation ne faisaient que dégrader la nature humaine et ne menaient pas aussi à la sagesse, à la connaissance et à l'intelligence ! Quel mépris pour ces siècles de civilisation lors desquels s'est érigée tant bien que mal une pensée de ce qui nous fait hommes et sociétés ! Et il faudrait occulter tout cela pour retourner béats à un idéalisme de la candeur ?! Je ne dis pas que tout ce qui est dit dans ce livre est faux, et certains points suscitent même une réflexion intéressante sur la valeur de l'existence ; mais en aucun cas il ne faut prendre tout cela pour argent comptant, ce n'est qu'un support, pas un manuel de philosophie de vie !
Or, j'ai vraiment l'impression que c'est comme ça que bon nombre de gens considèrent ce livre. Souvent même, et c'est ça qui m'agace, avec une certaine forme de bien-pensance ; car il est de bon ton de se dire pris d'extase poétique devant la pureté du petit prince, tout comme il est bien vu et attendrissant de se plonger dans un syndrome de Peter Pan volontaire : l'enfance avant tout ! Je ne peux pas accepter ça. Bien sûr que l'idée que l'on se fait souvent de l'enfance possède une part de beauté (parfaitement retranscrite dans le livre du coup), et il ne s'agit pas de faire comme toutes les grandes personnes du roman qui déclarent être des gens sérieux contrairement au petit prince. Mais justement, soyons aussi lucides sur le fait que cette survalorisation de l'enfance, et l'engouement qui en découle, s'ils sont poétiques, le sont en rajoutant du miel sur du miel. Ce n'est pas comme ça que j'apprécie la poésie... Et qu'on ne vienne pas me dire que je n'y comprends rien parce que je suis une "grande personne" ! (ça aussi c'est un contre-argument stérile proposé par le texte, qui a le don de m'agacer).
Après avoir craché mon fiel (peut-être injustement, vous en jugerez, mais il fallait que ça sorte) sur ce livre, je terminerai cette chronique avec deux points tout de même positifs. Paradoxalement, ces deux aspects semblent complètement opposés... Tout d'abord, la dimension enfantine de l'ouvrage, clairement voulue par Antoine de Saint-Exupéry. Le livre regorge de trouvailles symboliques et métaphoriques qui favorisent l'évasion du lecteur en même temps que son interrogation ; en ce sens les aquarelles de l'auteur, que l'on trouve tout au long du texte et qui lui sont parfaitement intégrées, illustrent parfaitement la sobriété du conte. Enfin, ce que j'ai le plus apprécié dans ce livre, c'est la profonde mélancolie qui se dégage de la fin du texte. On sent bien ici que Saint-Exupéry l'a écrit en pleine Seconde Guerre mondiale : l’œuvre transpire d'une forme de pessimisme (assez légitime, c'est pour ça que je ne peux pas totalement lui en vouloir) envers l'humanité qui essaie de se transfigurer dans la beauté de la poésie. En ce sens, et sans vous révéler la fin qui m'a quand même touché, le petit prince représente cette tentative plus ou moins vaine de fuir la réalité de cette stupidité humaine inacceptable.
Lecture comptabilisée pour les challenges suivants :


Salut !
RépondreSupprimerAlors saches que je n'ai toujours pas lu ce grand classique non plus, car j'avais justement très peur de tout ce que tu viens d'évoquer ! Ce genre de livre à moi aussi tendance à me faire sortir de mes gonds, et ton avis, très bien exposé ici !, me convainc que ce n'est pas un livre pour moi.
Mais ... tu comprends, je ne peux pas ne pas me faire ma propre opinion, je le lirais donc forcément un jour. Peut-être pas tout de suite :P
Et peut-être qu'à ce moment-là on pourrait en reparler :D
Coucou ! Mon but n'est surtout pas d'empêcher quiconque le veut de se faire sa propre opinion, au contraire ! Si tu as envie de prendre enfin cet ouvrage tant évité à bras-le-corps, vas-y, fonce ! Mais à mon avis, le jour où il sera vraiment temps que tu en finisses (avec le livre bien entendu ^^), tu le sauras et tu ne pourras plus reculer =) On en reparlera alors à ce moment-là ;-)
SupprimerSalut !
RépondreSupprimerJe viens de tomber sur ta chronique du Petit Prince après avoir accepté ta demande en ami sur Livraddict ; elle a particulièrement attiré mon attention puisque j'en ai fais moi aussi la chronique ^^
Je t'avoue que je te trouve un peu sévère ^^ je ne partage pas totalement ton point de vue sur l'ouvrage. Cependant, je suis assez d'accord concernant le "rousseauisme". Juste je ne pense pas que le Petit Prince réponde de près ou de loin à cette idée. Ou alors je ne l'ai pas vu ?
Tout dépend des interprétations je crois, et c'était probablement l'idéologie générale de l'oeuvre. Enfin, si tu veux qu'on en rediscute, c'est avec plaisir, je vais pas m'éterniser. C'est le premier article que je parcours sur ton blog, je ne compte pas m'arrêter là ;)
Au fait : on participe au même challenge des supers-lecteurs ^^
A bientôt
Liverté
Coucou Livertaire !
SupprimerTout d'abord, merci pour ton retour positif sur mon blog ; ça me fait bien plaisir. J'ai aussi lu ta chronique, et c'est toujours intéressant de confronter les points de vue. Que je te rassure, je suis rarement aussi sévère (je suis même plutôt du genre enthousiaste), mais là mon agacement est proportionnel à l'encensement quasi systématique du "Petit Prince" que je peux percevoir partout autour de moi. Je ne dis bien sûr pas qu'on ne peut pas aimer "Le Petit Prince" sans être stupide (ce serait tout autant stupide de ma part) ; mais juste qu'on peut le faire avec de la subtilité et de la réflexion, sans se contenter d'une relation causale basique : "Le Petit Prince", donc j'aime (sous-entendu parce que tout le monde aime donc il faut aimer sinon on est un gros pédant aigri qui n'a rien compris)^^. C'est plus sur la réception de l’œuvre que sur l’œuvre elle-même que je m'insurge, et donc je te concède que mes nerfs ont peut-être un peu trop chauffé en écrivant cette chronique... ^^
C'est intéressant, dans ta chronique tu sembles surtout insister sur la mélancolie de l’œuvre issue de sa dimension paradoxale (l'adulte incube dans l'enfance et la fait s'évanouir inéluctablement et tragiquement). Or c'est vrai que j'ai vu cet aspect mais surtout à la fin, comme une émouvante modération de la parole philosophique (finalement, on peut préférer l'enfance et tout faire pour la laisser intacte, elle finit toujours pas s'altérer). Il n'empêche que dans ce regret, il y a je trouve une hiérarchisation, qui elle, est bien campée : vive l'enfance et à bas l'âge adulte ! C'est dans cette idée (l'ouvrage offre un parallèle même s'il ne l'évoque pas directement) que je convoquais un Rousseau caricatural, peut-être un peu hâtivement. Chez Rousseau on a certes l'idée que la société pervertit l'homme, mais pas pour dire que l'enfance vaut mieux que l'âge adulte, et qu'il faut s'efforcer coûte que coûte à agir et penser éternellement comme un enfant. Chaque étape du développement humain doit être respectée selon sa nature propre (sans autre dictat que ses propres aspirations qui viennent en temps et en heures sans injonctions extérieures), afin d'être le plus libre possible tout en étant sociable. Or dans "Le Petit Prince" je trouve qu'on en reste au reproche très facile : grandir, c'est mal (mais malheureusement c'est inéluctable). Comme si finalement tout ce qui fait qu'en grandissant l'on apprend à apprivoiser la société était foncièrement mauvais. Cela revient à dévaloriser l'éducation (alors qu'elle a un rôle de première importance chez Rousseau) ; et d'ailleurs on le voit dans "Le Petit Prince" où ce dernier a une forme d'impertinence et d'impolitesse candide ; il vit seul, détaché de toute société aliénante mais enfermé dans sa naïveté que l'on érige ensuite, nous lecteurs, au-dessus de tout. C'est ça qui me gêne en fait... En vrai je ne suis pas un sanguin compulsif ^^
Concernant le challenge des supers-lecteurs sur Livraddict, j'ai vu ça aussi ! =) Tu as bien du courage de te lancer en or aussi tardivement. De mon côté je ne suis déjà pas sûr d'arriver à lire 25 livres d'ici mi-octobre. Bon courage à toi en tout cas ! ^^
A bientôt !
Effectivement, ta réponse est longue ^^
SupprimerJe comprend ton énervement, vraiment. La lecture du Petit Prince que tu dénonces est clairement superficielle et ne rentre pas dans la profondeur d'une analyse philosophique de l'oeuvre, comme toi tu le fais. Mais après, est-ce que vraiment l'oeuvre demande plus que ce qu'elle donne, c'est-à-dire un conte pour enfant poétique ? Je ne suis pas sure. On peut faire diverses interprétations, psychologiques, sociologiques, politiques. Toujours est-il que notre pote Antoine c'est peut-être pas ce qu'il voulait dire. Enfin, ton point de vue reste quand même super intéressant, et il a le mérite d'aller à contre courant et donc de nous questionner, nous, lecteurs de ton blog. Merci pour ta réponse construite, et je te souhaite bon courage pour ce début de blog prometteur ;)
Pour le challenge, et bien on verra ! j'espère y arriver. J'ai un rythme de lecture assez hard core quand je suis motivée, ça devrait le faire. J'espère que tu y arriveras tout autant ^^
A bientôt !
C'est vrai qu'il pourrait agacer par son idéalisme et son utopisme mais ce livre est un réconfort pour mon coeur, grâce aux métaphores et aux symboles qu'il déploie à chaque page. Pour ce livre je pense qu'il ne faut pas trop réfléchir mais se laisser porter par les mots et la poésie sans analyser, juste prendre ce qui se répercute en soi.
RépondreSupprimerJe viens de relire ma chronique pour te répondre, et je me trouve rétrospectivement assez sec. J'avais besoin d'extérioriser mon agacement ha ha ^^'
SupprimerEn fait, je crois que je n'arrive justement pas à me laisser transporter par les mots ; tout d'abord parce que je trouve qu'en matière d'écriture (et plus particulièrement en matière de poésie) il y a mieux, mais aussi et surtout parce que je trouve que le texte donne un peu trop de raisons de s'infantiliser. C'est vraiment le rapport poésie-vérité-enfance qui me gène... c'est pour ça d'ailleurs que ce n'est pas tant "Le Petit Prince" en lui-même qui m'énerve, mais plutôt l'usage un peu trop admiratif qu'en font bon nombre de ses lecteurs.