Une fin de loup
Comme l'indique le titre de cette pièce de théâtre, Joël Pommerat, grand nom de la scène française contemporaine, s'attaque ici à la réécriture d'un conte rendu ultra célèbre par Charles Perrault et les frères Grimm : Le Petit Chaperon rouge.
Ce qui est d'emblée particulier avec les pièces de Joël Pommerat, c'est qu'elles ne peuvent se concevoir sans leur représentation. La longueur du texte en est la preuve la plus manifeste : trente pages, lues en à peine une demi-heure ; ça ne fait pas un spectacle ! On ressent donc bien que J. Pommerat accorde entre les lignes, dans les blancs et les silences, une place primordiale à ce qui se passe sur scène, et que le texte seul ne peut retranscrire. Le metteur en scène se définit lui-même comme un "écrivain de spectacle", concevant le texte comme un élément parmi tant d'autres (les sons, la mise en scène, etc.) qui ensemble forment le poème scénique qu'est le spectacle. D'habitude, je suis assez mesuré au sujet de l'indissolubilité texte-représentation. Alors que certains considèrent la lecture d'une pièce comme un non-sens ; je pense pour ma part qu'il n'est pas absurde de lire du théâtre, et que le lecteur peut devenir spectateur de sa propre représentation mentale. Pourtant, dans un cas comme celui-ci, la pertinence de la lecture théâtrale semble moins évidente, et se heurte à un certain nombre de difficultés. Cela ne m'a pas découragé, au contraire. La pièce ayant été créée en 2006 et ne pouvant donc pas la voir, il allait falloir que je fasse avec sa forme tronquée.
On l'aura compris, Joël Pommerat crée ici sa propre version de ce conte de tradition orale qu'est Le Petit Chaperon rouge. Mais qui que quoi comment ? pourrait-on se dire. Le danger d'une réécriture réside toujours dans la simple copie. Il n'en est rien pour Joël Pommerat, qui transpose l'histoire que l'on connait tous pour en faire surgir des enjeux contemporains. Ainsi chez Pommerat, le loup s'inscrit dans un questionnement intergénérationnel entre les trois femmes de la pièce : la mère, la petite fille et la grand-mère. Ces trois personnages féminins incarnent de manière très nette des identités sociales reconnaissables : la mère est seule et débordée, la grand-mère est seule et délaissée, la petite fille se situe au croisement de la peur de l'enfant et du désir d'être femme. Trois femmes, mais qui sont en fait la même, à des stades différents : la grand-mère a été la mère ; la mère sera la grand-mère et la petite fille la mère à la fin de la pièce. Joël Pommerat veut mettre en scène cette transmission des générations, transmission compromise par la double dévoration du loup.
Marion Boudier, dans sa postface, montre très clairement ce qui dans cette version de Joël Pommerat diffère des versions antérieures, et notamment de celle de Perrault en 1695 : il s'agit du désir de la petite fille. En effet, dans les précédentes versions, c'est la mère qui envoie sa fille chez sa mère-grand lui apporter une galette et un pot de lait ; ici, c'est la petite fille elle-même qui, à force d'être enfermée et de s'ennuyer, prie sa mère de bien vouloir la laisser rendre visite à sa grand-mère. C'est le désir de l'enfant d'être "une grande femme comme sa maman" qui initie l'action, désir qui bute sur la réticence de la mère. Cela change bien des choses !
Face à ce désir de grandir, le chemin à parcourir à travers la forêt jusqu'à la maison de la grand-mère devient initiatique, et la figure du loup, une métaphore de la peur de la fillette. Dans l'économie du conte, Joël Pommerat confronte géographiquement désir (de sortir) et peur (d'aller jusque chez la grand-mère). Si l'on poursuit la métaphore, la bestialité de la mère qui s'amuse à faire monstrueusement peur à sa fille, et la bestialité de la grand-mère sous les traits du loup, représentent la dimension effrayante des personnages à laquelle la petite fille doit se mesurer. La peur incube, et le désir de s'y confronter s'y fait d'autant plus dramatique qu'il devient essentiel à une échelle individuelle (celle de la fillette).
Ainsi, contrairement à la fonction classique du conte, il n'y a pas vraiment de morale chez Joël Pommerat, mais il y a tout de même une interrogation morale, qui tourne autour du comportement de la petite fille face aux pièges des apparences. La promenade de la fillette à travers la forêt et sa rencontre avec le loup sont autant de mises à l'épreuve de son imaginaire, dans lequel se déploie son désir réfréné par ses craintes : "Je n'ai pas peur de toi", tente-t-elle de se persuader, mais l'on sent bien un manque de conviction dans sa voix. Le tout en devient presque comique tant la petite fille tente de conjurer ses peurs pas le langage, donnant ainsi au loup l'occasion de s'impatienter ; mais l'effroi prémonitoire de la dévoration reste toujours en toile de fond.
Comme je l'ai dit un peu plus haut, le texte de la pièce entretient un rapport étroit avec sa représentation, ce qui donne lieu à une lecture aussi intéressante que problématique. La pièce de Joël Pommerat est pétrie d'une double dynamique : une première qui va du conte au spectacle (et donc du texte à la représentation), et une deuxième qui va du spectacle au texte. J. Pommerat part d'un support textuel de base pour en faire un spectacle qui, au gré des répétitions, donnera un texte final qui sera celui de la pièce. On comprend dès lors que chez Joël Pommerat se mêlent récit, image et imagination. Dans Le Petit Chaperon rouge, Pommerat renoue avec le conte à travers un personnage, l'Homme qui raconte, qui prend en charge la narration, réduisant les dialogues des personnages à l'essentiel, et rendant ainsi possible le minimalisme de leurs interventions en exposant le contexte qui préside leurs actions. C'est là que l'on sent vraiment l'aspect lacunaire du texte, car tandis que le narrateur parle, l'on s'imagine bien que les acteurs évoluent sur la scène. Et pourtant, aucune didascalie pour venir nous renseigner sur l'action des personnages dans ces moments de saynètes muettes ! C'est un petit peu comme si nous n'avions que la voix-off d'un film dont les images auraient été effacées... Mais comme je le disais précédemment, cela n'invalide pas pour autant l'autonomie du texte : il n'est pas une simple sténographie du spectacle, mais bien une trace qui porte en lui-même des éléments de mise en scène. Né d'un spectacle précis (celui mis en scène par Joël Pommerat), le texte de la pièce peut donc ainsi servir de transition vers un nouveau spectacle mis en scène par un autre qui aurait puisé dans son incomplétude la matière d'une réinvention personnelle. Les textes de Pommerat sont nés d'un façonnement, et ne demandent qu'à être refaçonnés ; c'est ça qui fait de son théâtre un théâtre littéralement spectaculaire.
Lecture comptabilisée pour les challenges suivants :

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