"Peu à peu, sans en être d'abord bien conscients, ils avaient commencé à employer des mots différents pour nommer les mêmes choses. Il disait timbale, elle disait gobelet. Il disait vélo, elle disait bicyclette.

Cela devint systématique. Ils puisaient dans les lexiques anciens, les dictionnaires de synonymes, les idiotismes, les patois de leurs régions d'origine.

Et quand enfin ils se furent partagé tous les mots de la langue, quand l'incommunicabilité entre eux fut parfaite, ils reconnurent qu'ils n'avaient plus rien à se dire et se séparèrent sans faire d'histoire." (
Éric Chevillard, L'Autofictif, vendredi 8 mars 2019)

mercredi 17 août 2016

📖 "Harry Potter and the Philosopher's Stone" de J. K. Rowling

Relu en un éclair !


Aujourd'hui je vais faire dans la plus plate non-originalité. Je sais je sais, ça craint...

Eh oui, j'ai lu le premier tome de Harry Potter. Que tout le monde se rassure, c'est une relecture ! Et in english, please! Du coup, j'en profite pour faire cette petite chronique en l'ayant bien en tête.

Alors tout d'abord, quel plaisir de replonger dans l'univers de notre chère J. K. Rowling ! J'avais commencé à lire la saga en primaire, et j'avais ensuite continué au collège, au fil de la sortie de chaque nouveau tome. On peut vraiment dire que je suis de la génération Harry Potter, dans le sens où j'avais plus ou moins l'âge des héros en lisant la saga, à quelques années près. Autant vous dire qu'à l'époque j'étais vraiment hystérique à ce sujet. Mais relire ce premier tome avec plus de maturité en fait une véritable redécouverte, et c'est vraiment agréable. A ce propos je ne peux que saluer la plume de J. K. Rowling qui parvient parfaitement à accueillir aussi bien les jeunes lecteurs que les lecteurs adultes. Contrairement à bon nombre de livres jeunesse que l'on trouve mal écrits en les relisant plusieurs années après, ici cela passe tout seul, même si je n'irais pas jusqu'à dire que c'est un chef-d’œuvre d'écriture. C'est d'autant plus frappant quand on le lit en anglais avec un niveau certes correct mais sans être bilingue : c'est simple, mais sans être basique ; J. K. Rowling fait dans la subtile simplicité : bravo à elle pour ça ! 

Ce qui m'a tout d'abord enchanté en le relisant et que je n'avais pas autant intégré à ma première lecture, c'est la dimension comique de ce premier tome. C'est drôle ! On a tendance à l'oublier quand on a tout lu, parce la saga s'obscurcit et devient de plus en plus grave au fil des tomes, et c'est naturellement ce qui nous reste à la fin. Mais dans Harry Potter and the Philosopher's Stone, Harry n'a encore que 11 ans, et la découverte du monde des sorciers se fait avec une joie enfantine, même si elle est en demi-teinte (j'y reviendrai un peu plus loin). Cette joie, c'est aussi celle du lecteur qui découvre cet univers en même temps que le héros, avec enthousiasme et jubilation. Et quel univers ! Pour ne pas trop nous dérouter, et partant de l'idée que le monde qui est décrit coexiste avec le nôtre, J. K. Rowling reprend des motifs et des figures constitutifs d'un imaginaire collectif de la magie : de la tenue du sorcier (chapeau pointu, robe, balai, baguette magique...) aux créatures fantastiques (dragons, centaures, licornes...), l'auteur n'invente pas tout et nous fait comprendre que nous connaissons déjà en partie le monde des sorciers (il est là, tout près, nous en avons l'intuition ou le pressentiment), et que d'ailleurs il a de grandes similitudes avec le nôtre. Certains lieux ou institutions nous sont assez familiers, si ce n'est qu'ils sont transposés au monde de la sorcellerie : école des sorciers (Poudlard / Hogwarts), gare (voie 9 3/4 / Platform nine and three-quarters), banque (Gringotts), avenue commerciale (le Chemin de Traverse / Diagon Alley), institutions politiques (Ministère de la Magie / Ministry of Magic), et même les fêtes comme Hallowe'en ou Noël. Pourtant, J. K. Rowling n'hésite pas à jouer avec les clichés du lecteur. Harry, en rentrant pour la première fois dans la Grande Salle, pense qu'il va devoir faire sortir un lapin du Choixpeau magique (Sorting Hat) ; c'est mal connaître ce qui l'attend ! Le monde des sorciers, aussi étrange et parfois loufoque soit-il, n'est pas celui des tours de passe-passe, mais celui, bien plus complexe, de l'occulte, des envoûtements, et d'un élargissement des possibles humains. Le monde des sorciers est un laboratoire du bien et du mal.

Ce qui nous amène nécessairement à cette modération de l'enchantement : en demi-teinte, disais-je. La fantaisie de ce premier tome ne parvient jamais à éradiquer une aura plus sombre. Voldemort est là, tapi dans l'ombre : dans le brouillard, il finira par montrer l'un de ses visages à la fin du roman, laissant présager des temps plus sombres encore. Alors soudain, l'insouciance des trois protagonistes - Harry, Ron et Hermione - qui s'improvisent héros d'une intrigue policière, se confrontent à quelque chose qui nous propulse plusieurs tomes en avant. Ce premier tome est déjà proleptique, déjà sombre présage. Deux camps prennent forme et se déclinent dans l'esprit des trois enfants : le Bien contre le Mal, l'amour contre la mort, Gryffondor (Griffindor) contre Serpentard (Slytherin), Voldemort contre Harry ; sans pouvoir pour autant se fixer avec netteté, et en deviennent d'autant plus inquiétants. A pas de loup déjà, les pions d'une future bataille se mettent en place (le motif de l'échiquier revient tout au long du livre).

Le génie de J. K. Rowling est d'avoir eu l'idée de mêler cette incubation secrète de la mort avec une sorte de campus novel de la sorcellerie. Le monde des sorciers, et plus précisément Poudlard, est en fait un microcosme évolutif ; l'auteur y fait naître une réflexion sur l'amitié, sur la discrimination, sur l'exclusion, sur le racisme, sur la différence... tout en alimentant l'ascension d'une crise des valeurs, que l'on ne fait qu'entr'apercevoir pour l'instant. Une dictature de la mort au miroir des tumultueux questionnements, rivalités et découvertes de l'adolescence : brillant !

Ce que l'on en retient ? Une jouissance de l'insouciance et la délectation d'une prescience encore trouble. J. K. Rowling sait jouer sur ces deux tableaux, et nous livre une œuvre touffue de détails pittoresques. Le chapitrage du livre, très habile, ancre le récit dans notre imagination comme autant de scènes, et le prédispose déjà à être adapté au cinéma. C'est d'ailleurs assez particulier, maintenant que l'on a vu les films (si ce n'est pas ton cas, mets-y toi illico presto !), de ne plus pouvoir se représenter ce que l'on lit autrement qu'en réutilisant les images de ces mêmes films. Il faut bien l'avouer, quand je me représente Harry, je ne peux plus que me représenter Daniel Radcliffe. Pareil pour le reste. Ce n'est d'ailleurs pas nécessairement un problème ; alors que l'on pourrait se dire que l'on a moins de liberté en tant que lecteur, en réalité se nourrir d'images préfabriquées permet dans ce cas d'atténuer la vision parcellaire et morcelée que l'on peut se faire du monde des sorciers, et donc de puiser dans cette atmosphère cinématographique un supplément d'âme (les acteurs aidant) dont la richesse réactualise le texte et lui donne le panache qu'on lui reconnait aujourd'hui, et qui fait tout son charme. Pas étonnant que Harry Potter and the Philosopher's Stone ait marqué des générations de lecteurs !

Ma note : 15/20


Lecture comptabilisée pour les challenges suivants :

      

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