Sangsues dessous
"Les enfants se regardèrent, tristes et amers à la fois. S'ils comprenaient ? Oh ! que oui. Ils comprenaient que tante Agrippine se souciait plus de beau langage que de tirer trois enfants des griffes d'un malfrat. Ils comprenaient que tante Agrippine, tout à ses peurs et à ses phobies, ne songeait pas un quart de seconde à ce qu'ils pouvaient ressentir, eux. Ils comprenaient que tante Agrippine était une bien piètre tutrice, capable de laisser en danger les enfants qui lui étaient confiés. Ils comprenaient et, une fois de plus, ils avaient le cœur lourd en songeant à leurs parents, qui jamais ne les auraient laissés seuls à la maison, et surtout pas un jour d'ouragan, surtout pas en sachant qu'un sinistre individu leur rôdait autour. Mais leurs parents n'étaient plus de ce monde ; ils avaient péri dans l'incendie qui avait rasé leur maison natale et sonné le début de leurs malheurs." (p. 166-167)
Dans ce troisième épisode des
aventures des orphelins Baudelaire, pour moi le meilleur jusqu’Ă prĂ©sent (je
rappelle qu’en Ă©crivant ces lignes je suis en pleine relecture de cette saga
qui m’a marquĂ© Ă©tant enfant), Violette, Klaus et Prunille atterrissent au petit
village portuaire de Port-Damoclès, sur les rives lugubres du lac Chaudelarmes,
oĂą ils vont ĂŞtre accueillis par leur nouvelle tutrice, une certaine tante
Agrippine. Celle-ci se révèle être une veuve très pâle au chignon gris, non
dĂ©nuĂ©e de cĹ“ur, mais bien dĂ©sagrĂ©able car pĂ©trie d’obsessions et de phobies
toutes plus irrationnelles les unes que les autres : peur des appareils de
cuisson, peur des poignées de porte et des paillassons, peur des agents immobiliers,
peur du téléphone, etc. Il faut dire que toutes ces névroses ont de quoi
s’expliquer par le tragique accident dans lequel la pauvre femme a perdu
son mari Ignace. Ce dernier n’a en effet pas attendu assez longtemps après son
repas pour se baigner dans le lac Chaudelarmes, et s’est fait dĂ©vorer par les
sangsues voraces qui vivent en ses eaux. Résultat : Agrippine Amberlu vit
recluse dans une maison biscornue surplombant vertigineusement le lac,
visiblement malheureuse de sa solitude et du lieu, mais incapable de vendre la
demeure (elle a une peur bleue des agents immobiliers, rappelez-vous). Sa seule
joie dans l’existence s’avère ĂŞtre la grammaire et l’orthographe, dont elle
rabâche les oreilles des trois Baudelaire, pour leur plus grand déplaisir.
C’est dans ce contexte dĂ©jĂ fâcheux
que surgit, une fois encore, le terrible comte Olaf, qui compte bien tout faire
pour récupérer la fortune des Baudelaire. Ces derniers le rencontrent au marché
sous les traits du capitaine Sham, soi-disant marin Ă l’Ĺ“il faussement borgne et
Ă la jambe faussement de bois, propriĂ©taire d’une petite location de voiliers
sur le port. Si les trois orphelins voient clair dans cette mascarade, ce n’est
hélas pas le cas de leur tante Agrippine : celle-ci tombe littéralement
sous le charme du capitaine ! Une fois encore le trio doit tout faire pour
dĂ©masquer Olaf-face-de-rat avant qu’il ne leur mette le grappin dessus. Mais c’Ă©tait
sans compter des événements bien plus sombres encore : menacée par
Olaf, Agrippine abandonne les trois enfants lâchement dans une mise en scène
tragique, tandis qu’un ouragan se prĂ©pare sur le lac…
Ce troisième tome est particulièrement
remarquable par son aigreur et son esthétique biscornue. De la maison de la
tante Agrippine, haut perchée sur sa falaise, aux croquemonsieurs infectes du
restaurant Le Clown Anxieux, en
passant par les pastilles à la menthe de Mr Poe, douceâtres mais urticantes ;
tout bringuebale, grince, empeste l’âcretĂ©, bref : agresse les sens. MĂŞme
les soupes fadasses de concombre glacé dont sont contraints de se contenter les
orphelins (leur tutrice ne cuisine jamais rien de chaud) nous laissent un
arrière-goût pâteux et amer, tant elles en disent long sur le malheur des trois
héros. Le charme du roman tient aussi beaucoup, je dois le dire, au personnage de
la tante Agrippine, lui aussi piquant à sa manière, et surtout tellement
caricatural qu’il en devient sombrement rĂ©aliste. Agrippine est, les orphelins
n’en doutent pas, une femme gentille, mais sa frousse la rend bien incapable de les protĂ©ger d’autre
chose que des erreurs d’accord du participe et des trĂ©buchements sur paillasson.
Contrairement au manichĂ©isme des deux tuteurs prĂ©cĂ©dents – Olaf et l’oncle
Monty –, ici la nouvelle tutrice des Baudelaire est beaucoup plus complexe :
tantôt irritante, tantôt attachante ; tantôt consternante de lâcheté,
tantĂ´t Ă©tonnante d’intelligence, etc. On serait parfois prĂŞt Ă la dĂ©tester, si
un sort aussi terrible qu’incertain ne lui Ă©tait pas rĂ©servĂ©.
Zone littorale le permettant, cet
opus possède également une intertextualité plus riche, ce qui constitue un
intĂ©rĂŞt supplĂ©mentaire pour les lecteurs adultes. On pense notamment Ă L’OdyssĂ©e d’Homère, pour les pĂ©ripĂ©ties
lacustres : alors que le courroux de Poséidon privait Ulysse de sa terre
natale, ce sont également les éléments déchaînés qui réduisent à néant le
maigre chez-soi des orphelins et les poussent Ă lever les voiles au milieu de
la tempĂŞte. Mais c’est surtout l’affrontement avec la montagne asexuĂ©e – l’un
des sbires du comte Olaf –, réécriture très libre du combat d’Ulysse contre le
Cyclope Polyphème, qui reste selon moi le plus rĂ©ussi. Nul doute qu’avec Ouragan sur le lac Lemony Snicket
confirme ses talents de conteur et sa crĂ©ativitĂ© pittoresque, dont l’âcretĂ© –
belle « comme la rencontre d’un loup-garou dans un roncier par une nuit
sans lune » (p. 10) – vaporise les relents enfantins d’une poĂ©sie
ducassienne. Entre Maldoror et malodor, finalement, n’y a-t-il pas qu’une faute
d’orthographe ?
Ma note : 17 / 20
Aucun commentaire :
Enregistrer un commentaire