"Peu à peu, sans en être d'abord bien conscients, ils avaient commencé à employer des mots différents pour nommer les mêmes choses. Il disait timbale, elle disait gobelet. Il disait vélo, elle disait bicyclette.

Cela devint systématique. Ils puisaient dans les lexiques anciens, les dictionnaires de synonymes, les idiotismes, les patois de leurs régions d'origine.

Et quand enfin ils se furent partagé tous les mots de la langue, quand l'incommunicabilité entre eux fut parfaite, ils reconnurent qu'ils n'avaient plus rien à se dire et se séparèrent sans faire d'histoire." (
Éric Chevillard, L'Autofictif, vendredi 8 mars 2019)

lundi 21 août 2017

📖 "Les Désastreuses Aventures des Orphelins Baudelaire", tome 3 : "Ouragan sur le lac" de Lemony Snicket

Sangsues dessous

"Les enfants se regardèrent, tristes et amers à la fois. S'ils comprenaient ? Oh ! que oui. Ils comprenaient que tante Agrippine se souciait plus de beau langage que de tirer trois enfants des griffes d'un malfrat. Ils comprenaient que tante Agrippine, tout à ses peurs et à ses phobies, ne songeait pas un quart de seconde à ce qu'ils pouvaient ressentir, eux. Ils comprenaient que tante Agrippine était une bien piètre tutrice, capable de laisser en danger les enfants qui lui étaient confiés. Ils comprenaient et, une fois de plus, ils avaient le cœur lourd en songeant à leurs parents, qui jamais ne les auraient laissés seuls à la maison, et surtout pas un jour d'ouragan, surtout pas en sachant qu'un sinistre individu leur rôdait autour. Mais leurs parents n'étaient plus de ce monde ; ils avaient péri dans l'incendie qui avait rasé leur maison natale et sonné le début de leurs malheurs." (p. 166-167)



Dans ce troisième Ă©pisode des aventures des orphelins Baudelaire, pour moi le meilleur jusqu’Ă  prĂ©sent (je rappelle qu’en Ă©crivant ces lignes je suis en pleine relecture de cette saga qui m’a marquĂ© Ă©tant enfant), Violette, Klaus et Prunille atterrissent au petit village portuaire de Port-Damoclès, sur les rives lugubres du lac Chaudelarmes, oĂą ils vont ĂŞtre accueillis par leur nouvelle tutrice, une certaine tante Agrippine. Celle-ci se rĂ©vèle ĂŞtre une veuve très pâle au chignon gris, non dĂ©nuĂ©e de cĹ“ur, mais bien dĂ©sagrĂ©able car pĂ©trie d’obsessions et de phobies toutes plus irrationnelles les unes que les autres : peur des appareils de cuisson, peur des poignĂ©es de porte et des paillassons, peur des agents immobiliers, peur du tĂ©lĂ©phone, etc. Il faut dire que toutes ces nĂ©vroses ont de quoi s’expliquer par le tragique accident dans lequel la pauvre femme a perdu son mari Ignace. Ce dernier n’a en effet pas attendu assez longtemps après son repas pour se baigner dans le lac Chaudelarmes, et s’est fait dĂ©vorer par les sangsues voraces qui vivent en ses eaux. RĂ©sultat : Agrippine Amberlu vit recluse dans une maison biscornue surplombant vertigineusement le lac, visiblement malheureuse de sa solitude et du lieu, mais incapable de vendre la demeure (elle a une peur bleue des agents immobiliers, rappelez-vous). Sa seule joie dans l’existence s’avère ĂŞtre la grammaire et l’orthographe, dont elle rabâche les oreilles des trois Baudelaire, pour leur plus grand dĂ©plaisir.     

C’est dans ce contexte dĂ©jĂ  fâcheux que surgit, une fois encore, le terrible comte Olaf, qui compte bien tout faire pour rĂ©cupĂ©rer la fortune des Baudelaire. Ces derniers le rencontrent au marchĂ© sous les traits du capitaine Sham, soi-disant marin Ă  l’Ĺ“il faussement borgne et Ă  la jambe faussement de bois, propriĂ©taire d’une petite location de voiliers sur le port. Si les trois orphelins voient clair dans cette mascarade, ce n’est hĂ©las pas le cas de leur tante Agrippine : celle-ci tombe littĂ©ralement sous le charme du capitaine ! Une fois encore le trio doit tout faire pour dĂ©masquer Olaf-face-de-rat avant qu’il ne leur mette le grappin dessus. Mais c’Ă©tait sans compter des Ă©vĂ©nements bien plus sombres encore : menacĂ©e par Olaf, Agrippine abandonne les trois enfants lâchement dans une mise en scène tragique, tandis qu’un ouragan se prĂ©pare sur le lac

Ce troisième tome est particulièrement remarquable par son aigreur et son esthĂ©tique biscornue. De la maison de la tante Agrippine, haut perchĂ©e sur sa falaise, aux croquemonsieurs infectes du restaurant Le Clown Anxieux, en passant par les pastilles Ă  la menthe de Mr Poe, douceâtres mais urticantes ; tout bringuebale, grince, empeste l’âcretĂ©, bref : agresse les sens. MĂŞme les soupes fadasses de concombre glacĂ© dont sont contraints de se contenter les orphelins (leur tutrice ne cuisine jamais rien de chaud) nous laissent un arrière-goĂ»t pâteux et amer, tant elles en disent long sur le malheur des trois hĂ©ros. Le charme du roman tient aussi beaucoup, je dois le dire, au personnage de la tante Agrippine, lui aussi piquant Ă  sa manière, et surtout tellement caricatural qu’il en devient sombrement rĂ©aliste. Agrippine est, les orphelins n’en doutent pas, une femme gentille, mais sa frousse la rend bien incapable de les protĂ©ger d’autre chose que des erreurs d’accord du participe et des trĂ©buchements sur paillasson. Contrairement au manichĂ©isme des deux tuteurs prĂ©cĂ©dents – Olaf et l’oncle Monty –, ici la nouvelle tutrice des Baudelaire est beaucoup plus complexe : tantĂ´t irritante, tantĂ´t attachante ; tantĂ´t consternante de lâchetĂ©, tantĂ´t Ă©tonnante d’intelligence, etc. On serait parfois prĂŞt Ă  la dĂ©tester, si un sort aussi terrible qu’incertain ne lui Ă©tait pas rĂ©servĂ©.

Zone littorale le permettant, cet opus possède Ă©galement une intertextualitĂ© plus riche, ce qui constitue un intĂ©rĂŞt supplĂ©mentaire pour les lecteurs adultes. On pense notamment Ă  L’OdyssĂ©e d’Homère, pour les pĂ©ripĂ©ties lacustres : alors que le courroux de PosĂ©idon privait Ulysse de sa terre natale, ce sont Ă©galement les Ă©lĂ©ments dĂ©chaĂ®nĂ©s qui rĂ©duisent Ă  nĂ©ant le maigre chez-soi des orphelins et les poussent Ă  lever les voiles au milieu de la tempĂŞte. Mais c’est surtout l’affrontement avec la montagne asexuĂ©e – l’un des sbires du comte Olaf –, réécriture très libre du combat d’Ulysse contre le Cyclope Polyphème, qui reste selon moi le plus rĂ©ussi. Nul doute qu’avec Ouragan sur le lac Lemony Snicket confirme ses talents de conteur et sa crĂ©ativitĂ© pittoresque, dont l’âcretĂ© – belle « comme la rencontre d’un loup-garou dans un roncier par une nuit sans lune » (p. 10) – vaporise les relents enfantins d’une poĂ©sie ducassienne. Entre Maldoror et malodor, finalement, n’y a-t-il pas qu’une faute d’orthographe ?

Ma note : 17 / 20

Aucun commentaire :

Enregistrer un commentaire