Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur leurs tĂŞtes ?
"Quant à moi, je donnerais cher pour pouvoir changer le cours de ce récit. J'ai beau être en sûreté, assis à mon bureau, loin, très loin du comte Olaf, il m'en coûte d'écrire ces lignes. Et peut-être, de votre côté, vaudrait-il mieux refermer ce livre et ne pas lire la suite de cette histoire navrante. Libre à vous d'imaginer, par exemple, qu'une heure plus tard les orphelins avaient déjoué les plans de Stephano. Libre à vous d'imaginer l'arrivée de la police avec gyrophares et sirènes, et Stephano emmené, menottes aux poings, pour moisir en prison jusqu'à la fin de ses jours. Libre à vous d'imaginer, même si c'est entièrement faux, qu'aujourd'hui encore les enfants Baudelaire vivent heureux auprès de leur oncle Monty. Ou même de croire, mieux encore, que leur longue suite de misères n'était bel et bien qu'un mauvais rêve." (p. 94-95).
Je poursuis ma relecture de la série
des Désastreuses Aventures des Orphelins
Baudelaire avec le deuxième tome : Le
Laboratoire aux serpents. Comme son titre l’indique, après avoir Ă©chappĂ©
aux griffes du machiavélique et cupide comte Olaf dans le premier tome, les
trois orphelins Baudelaire se retrouvent placés chez un herpétologiste de
renom : le professeur Montgomery Montgomery. Pour le plus grand plaisir de
Violette, Klaus et Prunille, ce nouveau tuteur s’avère ĂŞtre un homme, certes un
tantinet fantaisiste, mais d’une grande bienveillance, possĂ©dant une immense
verrière dĂ©diĂ©e Ă l’Ă©tude des reptiles et des amphibiens. Parmi tous les
spécimens de ce laboratoire, une récente et encore secrète découverte : la
vipère mort-sûre du Bengale, baptisée ainsi par le professeur en guise de canular
– en rĂ©alitĂ© le gros serpent noir est non seulement le reptile le plus
inoffensif ayant jamais existé, mais également le plus doux et le plus câlin.
Les trois héros, méfiants dans un premier temps, sont ainsi vite rassurés de se
retrouver entre les mains d’un scientifique aussi brillant que leur nouveau
tuteur. Le début du roman est donc de plutôt bon augure pour les trois enfants
qui, en plus d’avoir trouvĂ© chez leur oncle Monty un vĂ©ritable chez-soi, se
préparent à partir en expédition au Pérou, à la recherche de nouvelles espèces
de serpents. Mais c’Ă©tait sans compter la dynamique globale de la sĂ©rie –
dynamique sinistre, nous le savons bien – qui fait très vite pĂ©ricliter ce
bonheur si paisible, avec l’irruption malvenue et malveillante du comte Olaf. Ce dernier
réapparait en effet sous les traits de Stephano, le nouvel assistant du
professeur Montgomery.
Là encore, Lemony Snicket manie très
bien les contrastes, et négocie très bien son revirement de situation. Contrairement
au premier tome oĂą les orphelins tombaient, pour ainsi dire, dans la gueule du
loup en pĂ©nĂ©trant dans le manoir du comte Olaf ; ici, c’est le loup qui
pĂ©nètre dans le sanctuaire des orphelins… et il est plus fĂ©roce que jamais !
Piètrement dĂ©guisĂ© en assistant, mais suffisamment malin pour duper l’oncle
Monty tout à ses préparatifs, le comte Olaf entend bien monter un coup sordide
pour subtiliser la fortune des Baudelaire. Pendant une partie du roman l’histoire
ressemble donc Ă un huis-clos assez habile lors duquel Violette, Klaus et
Prunille tentent discrètement d’avertir leur tuteur du danger qui les guette,
tandis que le prĂ©tendument nommĂ© Stephano – le comte Olaf, pour ceux qui
suivent – rĂ´de, armĂ© de son menaçant coutelas. Il leur faut pour cela redoubler
d’inventivitĂ© car leur oncle Monty, en plus de n’ĂŞtre pas très disposĂ© Ă les
Ă©couter, est un brin naĂŻf. Malheureusement, et ironie dramatique oblige, c’est
précisément dans le Laboratoire aux serpents, ce lieu que le professeur
Montgomery avait décrit comme étant sans danger, que va se produire un
événement des plus funestes : ce dernier est retrouvé mort, avec deux
petits trous sous l’Ĺ“il.
J’avais oubliĂ© Ă quel point dans ces
désastreuses aventures la mort est présente de manière glaçante. Ici en effet,
point de sacrifice hĂ©roĂŻque, d’adieux Ă©mouvants, de dĂ©cès pudique : l’oncle
Monty, le visage livide, cadavérique, est découvert affalé dans son fauteuil
comme un vulgaire pantin. Pire encore, le corps du pauvre professeur est embarqué
sans plus de cérémonie dans la voiture du faux Dr. Flocamot (en réalité
complice d’Olaf), tout comme le seront les reptiles de l’oncle Monty par la
SociĂ©tĂ© d’herpĂ©tologie Ă la fin du livre. Une fois encore les orphelins
Baudelaire se retrouvent, en une fraction de seconde, privés du peu de bonheur
qui leur restait, et cela est d’autant plus remarquable pour une sĂ©rie destinĂ©e
Ă la jeunesse qu’aujourd’hui encore je n’ai pas pu m’empĂŞcher de frissonner devant
la violence de la scène (je rappelle au passage que les orphelins Baudelaire
ont respectivement 14, 12 et 3-4 ans), surtout que nous avons eu largement le
temps de nous attacher au personnage. Malgré la facture ludique de la saga,
Lemony Snicket était sérieux en nous avertissant que tout irait de mal en pis.
Persuadés que le professeur
Montgomery Montgomery a été bel et bien été assassiné et non mordu par un
serpent comme voudraient le faire croire Stephano et le Dr. Flocamot, les trois
orphelins vont alors tenter coûte que coûte de démasquer le comte Olaf et prouver
Ă Mr. Poe, arrivĂ© sur les lieux au bon moment, que le vilain personnage est Ă l’origine
du meurtre de leur adoré tuteur. Bien entendu, les trois enfants sont
entièrement livrĂ©s Ă eux-mĂŞmes et n’ont pas la tâche facile, car Mr Poe,
imbécile sur les bords, refuse toujours de les écouter. La dernière partie du
roman est donc bâtie comme une enquête policière un peu saugrenue, durant
laquelle les orphelins tentent de percer Ă jour le mystère de l’assassinat de
leur oncle Monty tout en Ă©chappant Ă la vigilance d’Olaf/Stephano, qui tente de
convaincre Mr Poe de le laisser partir en voiture avec les enfants. Cela donne
lieu à une construction scénique vaudevillesque assez plaisante qui souligne
bien une fois encore l’ironique cruautĂ© de la situation, puisqu’alors que les
trois hĂ©ros s’affairent aux quatre coins de la maison, ceux-ci savent que leur
temps est comptĂ© et dĂ©pend de l’absurde discussion que le banquier est en train
d’avoir avec leur ennemi jurĂ©. Ă€
eux de faire preuve d’intelligence et de rapiditĂ© pour faire Ă©crouer le comte
Olaf en usant de leurs compĂ©tences d’inventrice, de lecteur et de mordeuse.
C’est pourtant lĂ que faiblit ce
deuxième tome selon moi, en présentant une résolution un peu prévisible et
riche en deus ex machina un peu
abusifs (Klaus qui trouve une réponse en cherchant cinq minutes dans un livre ;
Violette qui parvient par je ne sais quel miracle à décadenasser la valise de
Stephano avec trois fois rien et en un rien de temps, etc.). L’Ĺ“il tatouĂ© Ă la
cheville du comte Olaf, effacĂ© avec du fond de teint, est sans surprise l’Ă©lĂ©ment
clé du succès des orphelins, mais celui-ci est dévoilé tellement simplement (voir
le contenu de la valise) que cela en devient dĂ©cevant. Si Le Laboratoire aux serpents m’a laissĂ© sur ma faim, il n’en est
pourtant pas mauvais pour autant, tout d’abord parce que l’Ă©criture de Lemony
Snicket reste tenue, agréablement mordante et recherchée ; mais aussi
parce qu’il constitue Ă lui seul le parfait modèle du dĂ©roulement sinistre des
aventures des orphelins Baudelaire – arrivĂ©e chez un nouveau tuteur, irruption
d’un comte Olaf travesti, complot sordide, mise Ă l’Ă©preuve de l’intelligence
des orphelins, fuite du comte Olaf dĂ©masquĂ© – ; modèle rĂ©employĂ© avec de
multiples et bien plus intéressantes variantes dans la suite de la saga. On lui
pardonnera donc volontiers quelques facilités pour lui préférer son piquant :
celui d’une usine Ă moutarde et d’un abominable zombie des neiges.
Ma note : 15 / 20
Aucun commentaire :
Enregistrer un commentaire