"Peu à peu, sans en être d'abord bien conscients, ils avaient commencé à employer des mots différents pour nommer les mêmes choses. Il disait timbale, elle disait gobelet. Il disait vélo, elle disait bicyclette.

Cela devint systématique. Ils puisaient dans les lexiques anciens, les dictionnaires de synonymes, les idiotismes, les patois de leurs régions d'origine.

Et quand enfin ils se furent partagé tous les mots de la langue, quand l'incommunicabilité entre eux fut parfaite, ils reconnurent qu'ils n'avaient plus rien à se dire et se séparèrent sans faire d'histoire." (
Éric Chevillard, L'Autofictif, vendredi 8 mars 2019)

dimanche 20 août 2017

📖 "Les Désastreuses Aventures des Orphelins Baudelaire", tome 2 : "Le Laboratoire aux serpents" de Lemony Snicket


Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur leurs tĂŞtes ?

"Quant à moi, je donnerais cher pour pouvoir changer le cours de ce récit. J'ai beau être en sûreté, assis à mon bureau, loin, très loin du comte Olaf, il m'en coûte d'écrire ces lignes. Et peut-être, de votre côté, vaudrait-il mieux refermer ce livre et ne pas lire la suite de cette histoire navrante. Libre à vous d'imaginer, par exemple, qu'une heure plus tard les orphelins avaient déjoué les plans de Stephano. Libre à vous d'imaginer l'arrivée de la police avec gyrophares et sirènes, et Stephano emmené, menottes aux poings, pour moisir en prison jusqu'à la fin de ses jours. Libre à vous d'imaginer, même si c'est entièrement faux, qu'aujourd'hui encore les enfants Baudelaire vivent heureux auprès de leur oncle Monty. Ou même de croire, mieux encore, que leur longue suite de misères n'était bel et bien qu'un mauvais rêve." (p. 94-95).



Je poursuis ma relecture de la sĂ©rie des DĂ©sastreuses Aventures des Orphelins Baudelaire avec le deuxième tome : Le Laboratoire aux serpents. Comme son titre l’indique, après avoir Ă©chappĂ© aux griffes du machiavĂ©lique et cupide comte Olaf dans le premier tome, les trois orphelins Baudelaire se retrouvent placĂ©s chez un herpĂ©tologiste de renom : le professeur Montgomery Montgomery. Pour le plus grand plaisir de Violette, Klaus et Prunille, ce nouveau tuteur s’avère ĂŞtre un homme, certes un tantinet fantaisiste, mais d’une grande bienveillance, possĂ©dant une immense verrière dĂ©diĂ©e Ă  l’Ă©tude des reptiles et des amphibiens. Parmi tous les spĂ©cimens de ce laboratoire, une rĂ©cente et encore secrète dĂ©couverte : la vipère mort-sĂ»re du Bengale, baptisĂ©e ainsi par le professeur en guise de canular – en rĂ©alitĂ© le gros serpent noir est non seulement le reptile le plus inoffensif ayant jamais existĂ©, mais Ă©galement le plus doux et le plus câlin. Les trois hĂ©ros, mĂ©fiants dans un premier temps, sont ainsi vite rassurĂ©s de se retrouver entre les mains d’un scientifique aussi brillant que leur nouveau tuteur. Le dĂ©but du roman est donc de plutĂ´t bon augure pour les trois enfants qui, en plus d’avoir trouvĂ© chez leur oncle Monty un vĂ©ritable chez-soi, se prĂ©parent Ă  partir en expĂ©dition au PĂ©rou, Ă  la recherche de nouvelles espèces de serpents. Mais c’Ă©tait sans compter la dynamique globale de la sĂ©rie – dynamique sinistre, nous le savons bien – qui fait très vite pĂ©ricliter ce bonheur si paisible, avec l’irruption malvenue et malveillante du comte Olaf. Ce dernier rĂ©apparait en effet sous les traits de Stephano, le nouvel assistant du professeur Montgomery.

LĂ  encore, Lemony Snicket manie très bien les contrastes, et nĂ©gocie très bien son revirement de situation. Contrairement au premier tome oĂą les orphelins tombaient, pour ainsi dire, dans la gueule du loup en pĂ©nĂ©trant dans le manoir du comte Olaf ; ici, c’est le loup qui pĂ©nètre dans le sanctuaire des orphelins… et il est plus fĂ©roce que jamais ! Piètrement dĂ©guisĂ© en assistant, mais suffisamment malin pour duper l’oncle Monty tout Ă  ses prĂ©paratifs, le comte Olaf entend bien monter un coup sordide pour subtiliser la fortune des Baudelaire. Pendant une partie du roman l’histoire ressemble donc Ă  un huis-clos assez habile lors duquel Violette, Klaus et Prunille tentent discrètement d’avertir leur tuteur du danger qui les guette, tandis que le prĂ©tendument nommĂ© Stephano – le comte Olaf, pour ceux qui suivent – rĂ´de, armĂ© de son menaçant coutelas. Il leur faut pour cela redoubler d’inventivitĂ© car leur oncle Monty, en plus de n’ĂŞtre pas très disposĂ© Ă  les Ă©couter, est un brin naĂŻf. Malheureusement, et ironie dramatique oblige, c’est prĂ©cisĂ©ment dans le Laboratoire aux serpents, ce lieu que le professeur Montgomery avait dĂ©crit comme Ă©tant sans danger, que va se produire un Ă©vĂ©nement des plus funestes : ce dernier est retrouvĂ© mort, avec deux petits trous sous l’Ĺ“il.

J’avais oubliĂ© Ă  quel point dans ces dĂ©sastreuses aventures la mort est prĂ©sente de manière glaçante. Ici en effet, point de sacrifice hĂ©roĂŻque, d’adieux Ă©mouvants, de dĂ©cès pudique : l’oncle Monty, le visage livide, cadavĂ©rique, est dĂ©couvert affalĂ© dans son fauteuil comme un vulgaire pantin. Pire encore, le corps du pauvre professeur est embarquĂ© sans plus de cĂ©rĂ©monie dans la voiture du faux Dr. Flocamot (en rĂ©alitĂ© complice d’Olaf), tout comme le seront les reptiles de l’oncle Monty par la SociĂ©tĂ© d’herpĂ©tologie Ă  la fin du livre. Une fois encore les orphelins Baudelaire se retrouvent, en une fraction de seconde, privĂ©s du peu de bonheur qui leur restait, et cela est d’autant plus remarquable pour une sĂ©rie destinĂ©e Ă  la jeunesse qu’aujourd’hui encore je n’ai pas pu m’empĂŞcher de frissonner devant la violence de la scène (je rappelle au passage que les orphelins Baudelaire ont respectivement 14, 12 et 3-4 ans), surtout que nous avons eu largement le temps de nous attacher au personnage. MalgrĂ© la facture ludique de la saga, Lemony Snicket Ă©tait sĂ©rieux en nous avertissant que tout irait de mal en pis.

PersuadĂ©s que le professeur Montgomery Montgomery a Ă©tĂ© bel et bien Ă©tĂ© assassinĂ© et non mordu par un serpent comme voudraient le faire croire Stephano et le Dr. Flocamot, les trois orphelins vont alors tenter coĂ»te que coĂ»te de dĂ©masquer le comte Olaf et prouver Ă  Mr. Poe, arrivĂ© sur les lieux au bon moment, que le vilain personnage est Ă  l’origine du meurtre de leur adorĂ© tuteur. Bien entendu, les trois enfants sont entièrement livrĂ©s Ă  eux-mĂŞmes et n’ont pas la tâche facile, car Mr Poe, imbĂ©cile sur les bords, refuse toujours de les Ă©couter. La dernière partie du roman est donc bâtie comme une enquĂŞte policière un peu saugrenue, durant laquelle les orphelins tentent de percer Ă  jour le mystère de l’assassinat de leur oncle Monty tout en Ă©chappant Ă  la vigilance d’Olaf/Stephano, qui tente de convaincre Mr Poe de le laisser partir en voiture avec les enfants. Cela donne lieu Ă  une construction scĂ©nique vaudevillesque assez plaisante qui souligne bien une fois encore l’ironique cruautĂ© de la situation, puisqu’alors que les trois hĂ©ros s’affairent aux quatre coins de la maison, ceux-ci savent que leur temps est comptĂ© et dĂ©pend de l’absurde discussion que le banquier est en train d’avoir avec leur ennemi jurĂ©. Ă€ eux de faire preuve d’intelligence et de rapiditĂ© pour faire Ă©crouer le comte Olaf en usant de leurs compĂ©tences d’inventrice, de lecteur et de mordeuse.

C’est pourtant lĂ  que faiblit ce deuxième tome selon moi, en prĂ©sentant une rĂ©solution un peu prĂ©visible et riche en deus ex machina un peu abusifs (Klaus qui trouve une rĂ©ponse en cherchant cinq minutes dans un livre ; Violette qui parvient par je ne sais quel miracle Ă  dĂ©cadenasser la valise de Stephano avec trois fois rien et en un rien de temps, etc.). L’Ĺ“il tatouĂ© Ă  la cheville du comte Olaf, effacĂ© avec du fond de teint, est sans surprise l’Ă©lĂ©ment clĂ© du succès des orphelins, mais celui-ci est dĂ©voilĂ© tellement simplement (voir le contenu de la valise) que cela en devient dĂ©cevant. Si Le Laboratoire aux serpents m’a laissĂ© sur ma faim, il n’en est pourtant pas mauvais pour autant, tout d’abord parce que l’Ă©criture de Lemony Snicket reste tenue, agrĂ©ablement mordante et recherchĂ©e ; mais aussi parce qu’il constitue Ă  lui seul le parfait modèle du dĂ©roulement sinistre des aventures des orphelins Baudelaire – arrivĂ©e chez un nouveau tuteur, irruption d’un comte Olaf travesti, complot sordide, mise Ă  l’Ă©preuve de l’intelligence des orphelins, fuite du comte Olaf dĂ©masquĂ© – ; modèle rĂ©employĂ© avec de multiples et bien plus intĂ©ressantes variantes dans la suite de la saga. On lui pardonnera donc volontiers quelques facilitĂ©s pour lui prĂ©fĂ©rer son piquant : celui d’une usine Ă  moutarde et d’un abominable zombie des neiges.

Ma note : 15 / 20

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