"Peu à peu, sans en être d'abord bien conscients, ils avaient commencé à employer des mots différents pour nommer les mêmes choses. Il disait timbale, elle disait gobelet. Il disait vélo, elle disait bicyclette.

Cela devint systématique. Ils puisaient dans les lexiques anciens, les dictionnaires de synonymes, les idiotismes, les patois de leurs régions d'origine.

Et quand enfin ils se furent partagé tous les mots de la langue, quand l'incommunicabilité entre eux fut parfaite, ils reconnurent qu'ils n'avaient plus rien à se dire et se séparèrent sans faire d'histoire." (
Éric Chevillard, L'Autofictif, vendredi 8 mars 2019)

dimanche 13 août 2017

📖 "Les Désastreuses Aventures des Orphelins Baudelaire", tome 1 : "Tout commence mal..." de Lemony Snicket


Le mauvais œil


"C'est que, dans la vie des enfants Baudelaire, les choses avaient une nette tendance à aller toujours de travers. Violette, Klaus et Prunille Baudelaire étaient pourtant intelligents, plein de ressources et loin d'être laids. Mais le sort les avait pourvus d'une malchance inimaginable, et presque tout ce qui leur arrivait était placé sous le signe de la guigne, de la déveine et de l'infortune. Je suis navré de devoir le dire, mais c'est la stricte vérité."


Comme pour beaucoup de lecteurs aguerris, mes années collège furent des années de lecture intenses. Comme de nombreux lecteurs en herbe, j'ai moult fois vibré entre les pages de livres d'une inventivité et d'une imagination folles, et qui me semblaient intimement adressés. Il faut dire que je suis de la génération qui a vu et vécu l’essor d'un nouveau créneau éditorial, brassant de manière assez large les littératures adolescente et la nouvellement nommée Young Adult ; créneau qui, il faut le dire, faisait particulièrement florès dans le domaine de la fantasy et de la science-fiction, faisant voir le jour à des sagas de longueurs parfois outrancières, mais qui me régalaient. Parmi ces lectures, beaucoup m'ont enchanté et passionné ; peu m'ont réellement marqué. Ces dernières se comptent sur quelques doigts : 
  • La saga Harry Potter de J. K. Rowling bien sûr, en toute non-originalité, parce qu'en plus d'être géniale, c'est elle qui m'a donné le virus de la lecture.
  • L’Å“uvre de Pierre Bottero dans son intégralité, pour la qualité de l'écriture, l'imaginaire débordant et l'intersectionnalité de ses sagas.
  • La Guerre des clans d'Erin Hunter, pour sa mythologie et sa géopolitique félines extrêmement crédibles, et pour ses arguments écologiques.
  • À la croisée des mondes de Philip Pullman, parce que j'ai pleuré toutes les larmes de mon corps à la fin (ce qui ne m'était jamais arrivé auparavant devant un livre, en tout cas pas à ce point).
  • La tétralogie de l'Héritage de Christopher Paolini, pour la complexité de son univers et pour son souffle épique. 
et...
  •  Les Désastreuses Aventures des Orphelins Baudelaire de Lemony Snicket, dont il va être question ici, pour le ton et le raffinement du narrateur, ainsi que pour le frisson du danger qui guette les héros à chaque instant.  

Mais… pourquoi m’attarder ici et maintenant sur cette série de mon enfance/adolescence ? vous demandez-vous peut-être (ou peut-être pas). Tout d’abord, parce que je suis un fan absolu de l’adaptation cinématographique que Brad Siberling a fait des trois premiers tomes de la saga en 2004 ; transposition très burtonienne de l’ironie grinçante de Lemony Snicket, que je range sans hésitation dans mes films cultes (avec, pour une fois, une VF jouissive !), et que je regarde assez régulièrement. Mais aussi parce que j’ai visionné récemment la première saison de la toute nouvelle série Netflix du même nom, beaucoup plus loufoque et déjantée (ce qui m’a laissé pas mal sceptique au début), mais également intéressante à sa manière, notamment parce qu’elle prend le temps de rentrer dans les détails des livres et a pour ambition d’adapter en trois saisons toute la saga. C’en était assez pour me remettre l’eau à la bouche : il fallait que je parcoure à nouveau les treize volumes de ces sinistres aventures, afin de vérifier que « Punaise c’était vraiment bien ! ». L’été, une fois encore, m’a servi de prétexte.

En toute logique, j’ai donc commencé ma relecture par le premier tome, Tout commence mal…. Dans mes souvenirs, ce n’était pas mon préféré, mais j’en éprouve encore aujourd’hui un attachement particulier, parce qu’il pose clairement les jalons de tout ce que développera la saga par la suite. À commencer par le ton et la posture du narrateur, si inhabituels pour de la littérature jeunesse. On nous promet d’emblée en effet – dès la première phrase, et même dès le titre – une histoire funeste et déplaisante, riche en mésaventures sordides et en méfaits inquiétants, dont le narrateur (Lemony Snicket lui-même) ne serait que le scribe : trois frère et sÅ“urs – Violette, l’ainée de 14 ans ; Klaus son cadet de 12 ans ; et Prunille, encore à l’âge d’un nourrisson – voient leur destin basculer le jour où leur parents périssent dans l’incendie de leur vaste maison, les laissant orphelins et futurs héritiers d’une immense fortune, que ne tardera pas à convoiter l’ignoble comte Olaf, acteur raté et malfrat le reste du temps. Ceux qui connaissent bien la série savent à quel point cette posture est une imposture, un jeu ni plus ni moins avec le lecteur qui, loin d’être un repoussoir, nous pousse à poursuivre notre lecture pour savoir dans quel prochain pétrin se retrouveront les trois Baudelaire. Plaisir qui ne relève pourtant pas du sadisme car les trois enfants sont intelligents et savent se sortir des situations les plus inextricables… pour trouver pareil ou pire ailleurs. C’est peut-être là d’ailleurs que réside le subtil et singulier équilibre de ton de la saga : malgré une empathie certaine pour ses héros, le narrateur (et nous avec) prend un certain plaisir à les confronter à un monde adulte cruel, effrayant, ridicule, fantasque, souvent objet de satire. On aura rarement vu une série pour enfants manier et filer l’ironie avec autant de nuances (inquiétante, amusée, tragique, caustique, ...) et de sincérité. Mais j’aurai très certainement l’occasion d’y revenir ultérieurement tant celle-ci parcourt l’ensemble des livres comme la figure indécente d’un réel pas très sérieux qui se manifeste par une violence très sérieuse. 

Le portrait du trio principal est également extrêmement singulier, et participe au charme de la saga. Chaque membre de la fratrie est en effet associé à une compétence remarquable, à la frontière du sérieux et du risible, mais qui participera par la suite à la dimension baroque des situations, et sera un vecteur fort d’identification et d’attachement du lecteur. Violette, elle, est une touche-à-tout, une bricoleuse hors-pair et une ingénieuse inventrice dont chacun sait qu’elle est en train d’imaginer quelque chose lorsqu’elle se noue les cheveux avec un ruban. Klaus, quant à lui, est un lecteur compulsif, qui passait son temps à éplucher des heures durant les ouvrages de la bibliothèque parentale, et est doté d’un mémoire telle qu’il se souvient de tout ce qu’il lit. Prunille, enfin, étant donné son très jeune âge, s’exprime encore par un langage fait de petits cris que seuls ses aînés peuvent comprendre, et éprouve un malin plaisir à mordre toutes sortes d’objets à l’aide de ses petites dents acérées. Je me suis souvent demandé, au fond, pourquoi cela ne m’énervait pas que les trois héros soient plus ou moins réduits à une caractéristique principale, qu’ils soient étiquetés comme inventrice, lecteur ou mordeuse. Je crois que c’est parce qu’en plus d’être un écho plaisant à la simplicité enfantine du conte, cette définition des personnages à la limite du vraisemblable instaure entre le narrateur, ses trois héros et le lecteur, une relation d’estime très humaine. Dans la saga en effet, les enfants peuvent, sont capables ; intelligence que ne cesseront de montrer la lucidité et la réactivité des orphelins devant les apparitions du comte Olaf dans les tomes suivants, et qui provoquera à chaque fois l’admiration du narrateur. Dans cette même logique Lemony Snicket garde toujours à l’esprit l’âge de ses lecteurs, mais ne les prend jamais pour des idiots, n’hésitant pas à les impliquer dans des émotions complexes, ou encore d’introduire comme éléments clés de son histoire des notions ardues comme in loco parentis ou du vocabulaire érudit mais non dénué de charme tel que puttanesca.

Ce premier tome marque aussi bien sûr l’introduction du grand méchant de l’histoire, le comte Olaf, et enclenche de manière sinistre (tout commence mal, nous dit le titre) une série de tutorats qui durera une bonne partie de la série, selon un schéma récurrent. Ce personnage crapuleux (interprété avec brio par Jim Carey dans le film) est le premier tuteur des orphelins Baudelaire, mais s’avère n’être très vite intéressé que par leur immense fortune, dont les enfants ne pourront disposer qu’à la majorité de Violette. Vivant dans une immense demeure délabrée et sale, Olaf est un odieux bonhomme aussi fantasque que cruel, aussi fou qu’effrayant, qui ne voit dans les trois enfants que sa future richesse, et ne s’embarrasse pas de se faire apprécier par ces derniers (il leur confie chaque jour une longue liste de corvées à faire). La scène de l’arrivée des Baudelaire chez Olaf est d’ailleurs aussi parlante que drôle, en confrontant avant même leur rencontre la charmante et lumineuse demeure de la gentille juge Abbott, voisine du comte, et le lugubre manoir de ce dernier. Dans ce contraste s’annonce une opposition structurante entre les espaces paisibles que les orphelins réussiront à trouver parfois dans l’instabilité, et le recoin sombre du complot et de la manigance ; confrontation qui, on le sait, se terminera toujours de manière désastreuse. La figure de l’Å“il, associée à Olaf (celui-ci en possède un tatouage à la cheville), se retrouvera d’ailleurs régulièrement dans la suite de la série comme la marque d’un mauvais présage et d’une omniscience du personnage qui, où que les orphelins aillent, finira toujours par les retrouver.

Mais le comte Olaf ne serait pas grand-chose sans ses comédiens, qui exécutent sous ses ordres toutes les sales besognes nécessaires à la mise en place de ses vils projets. Cette troupe de sbires disparates illustre particulièrement bien le caractère sombrement baroque de la série, et je me rappelle qu’étant enfant j’avais été autant effrayé que fasciné par l’inquiétante dimension burlesque du chauve au nez long, des deux jumelles fantomatiques au visage poudré, de l’homme aux crochets, et de la créature obèse et asexuée. Autant de caractéristiques physiques qui participent de cette irrégularité ambigüe de la série (accueillante ou repoussante ? loufoque ou terrifiante ?) ; de même que les illustrations magnifiques de Brett Helquist jalonnent le récit en en donnant par l’image la couleur : celle d’un doux conte pour enfants arpentant des chemins escarpés aux allures gothiques.


Ma note : 16 / 20

Aucun commentaire :

Enregistrer un commentaire