"Peu à peu, sans en être d'abord bien conscients, ils avaient commencé à employer des mots différents pour nommer les mêmes choses. Il disait timbale, elle disait gobelet. Il disait vélo, elle disait bicyclette.

Cela devint systématique. Ils puisaient dans les lexiques anciens, les dictionnaires de synonymes, les idiotismes, les patois de leurs régions d'origine.

Et quand enfin ils se furent partagé tous les mots de la langue, quand l'incommunicabilité entre eux fut parfaite, ils reconnurent qu'ils n'avaient plus rien à se dire et se séparèrent sans faire d'histoire." (
Éric Chevillard, L'Autofictif, vendredi 8 mars 2019)

vendredi 23 juin 2017

📖 "Petit éloge des séries télé" de Martin Winckler

Série or not série ? : télé la question...


"Tout cela pour dire qu'Ă  mes yeux les sĂ©ries ont la mĂŞme importance et la mĂŞme qualitĂ© que les romans, les ouvrages de sciences humaines, le cinĂ©ma, le théâtre, les expositions et les confĂ©rences. Regarder une sĂ©rie n'est pas une activitĂ© exclusivement rĂ©crĂ©ative, c'est une manière d'apprĂ©hender le monde." 



Aujourd’hui, les sĂ©ries tĂ©lĂ©visĂ©es connaissent un âge d’or. Qui pourrait douter que leur sĂ©rialitĂ©, dont le rythme narratif s’adapte et s’inscrit si bien dans notre quotidien, soit devenue une composante essentielle d’une certaine culture de masse ? DivisĂ©es en saisons, elles-mĂŞmes divisĂ©es en Ă©pisodes, les sĂ©ries tĂ©lĂ© modèlent une temporalitĂ© singulière : qu’on les dĂ©guste ou qu’on les binge watch – littĂ©ralement, que l’on s’en gave –, une part importante du plaisir que l’on prend Ă  les regarder tient Ă  leur condition de visionnage, Ă  la manière dont en tant que spectateurs l’on embrasse leur narration fragmentĂ©e. Pourtant, mĂŞme si cela a tendance Ă  changer, les sĂ©ries restent encore trop souvent – surtout en France – relĂ©guĂ©es au statut de simples divertissements, considĂ©rĂ©es comme de purs objets de consommation dignes de peu d’intĂ©rĂŞt. 

SĂ©riephile qui s’assume, Martin Winckler n’a pas pour autre ambition, dans cet essai court mais apĂ©ritif, de (re)donner aux sĂ©ries leur juste valeur : celle d’ĂŞtre, lorsqu’elles sont rĂ©ussies, le miroir et le laboratoire d’interrogations contemporaines passionnantes. Après avoir rappelĂ© dans les grandes lignes leurs conditions de crĂ©ation, de production et de diffusion, Martin Winckler aborde les caractĂ©ristiques qui selon lui font les bonnes sĂ©ries et les rĂ©flexions Ă©thiques et/ou sociologiques qu’elles soulèvent ; le tout nourri d’exemples affectionnĂ©s par l’auteur, qui n’a ici aucune prĂ©tention Ă  l’exhaustivitĂ©. Les sĂ©ries amĂ©ricaines sont abondamment citĂ©es par Winckler, pour des raisons Ă©videntes : c’est aux Etats-Unis que sont nĂ©es les sĂ©ries tĂ©lĂ© ; et c’est ce mĂŞme pays qui, entre les networks et les chaĂ®nes câblĂ©es, en a nettement nourri la diversitĂ© de genres et de formats. Sans tomber dans la critique facile des sĂ©ries françaises, Winckler leur consacre un chapitre oĂą il dĂ©plore tout de mĂŞme le triste sort rĂ©servĂ© Ă  la production de sĂ©ries audacieuses dans l’Hexagone, ainsi qu’Ă  la programmation de sĂ©ries Ă©trangères de qualitĂ© : diffusion complètement alĂ©atoire (mĂ©lange d’inĂ©dits et de rediffusions) et Ă  des horaires assassines, censure par le doublage en VF, lui-mĂŞme souvent fait Ă  la va-vite (c’est bien connu, les Français ne savent pas lire les sous-titres), sans compter ensuite des sorties en DVD plus qu’hasardeuses, etc. Ă€ la place, les grandes chaĂ®nes hertziennes privĂ©es, championnes dans l’art de nous servir toujours la mĂŞme soupe qui leur permettra, Ă  moindre frais, d’attirer les annonceurs, semblent nous prendre pour des idiots, et bafouer le droit des spectateurs Ă  voir de bonnes sĂ©ries. Et l’on s’Ă©tonne, après, du succès du peer-to-peer 

Heureusement, leur profusion allant bon train et la concurrence se faisant de plus en plus rude, les sĂ©ries cessent peu Ă  peu de n’ĂŞtre que de simples remplisseurs d’horaires pour devenir de vrais enjeux tĂ©lĂ©visuels : dans la jungle des sĂ©ries, seules les productions de qualitĂ© (il existe Ă  ne pas en douter d’excellents crĂ©ateurs de sĂ©ries, pour peu qu’on leur laisse la libertĂ© de crĂ©er), ainsi que la multiplication des possibilitĂ©s lĂ©gales de visionnage, pourront permettre de recueillir l’audience nĂ©cessaire Ă  leur survie, voire Ă  leur rayonnement international. Sans son public, une sĂ©rie n’est rien et ne peut durer ; aussi tout spectateur n’a-t-il pas Ă  se justifier d’aimer telle ou telle production : la valeur d’une sĂ©rie se mesure avant tout au plaisir que l’on prend Ă  la regarder ! Martin Winckler, lui, nous en liste 77 Ă  la fin de son ouvrage : de quoi nous donner quelques idĂ©es… en toute subjectivitĂ©.


Ma note : 13 / 20

4 commentaires :

  1. Ton article est très intéressant. Il nous permet de percevoir différemment ces séries que l'on regarde et nos habitudes de consommation. Je ne sais pas si je lirais ce livre, mais en tout cas je te remercie !

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Merci Nituti pour ton sympathique commentaire !
      A vrai dire, ce petit livre m'a surtout permis de déculpabiliser un peu de regarder autant de séries. Pour le reste, le livre est trop court pour rentrer vraiment en profondeur dans la complexité de l'univers des séries et de leur histoire... Mais c'est une bonne introduction (c'est d'ailleurs le but... je crois) ^^

      Supprimer
  2. J'ai toujours pensé en ces termes quand j'ai commencé à visionner des séries et je me souviendrai toujours de la première : Lost, ensuite Hannibal qui est devenue pour moi un chef d'oeuvre, puis Westworld. J'ai bien envie de le lire cet essai, je pense qu'il pourrait m'apporter beaucoup.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Ah, "Lost"... je suis en train de la regarder. Après avoir eu un immense choc esthétique devant "The Leftovers", j'ai voulu voir un peu ce qu'avait fait avant ça Damon Lindelof. C'est typiquement le genre de séries qui en plus de divertir, donne beaucoup à réfléchir. =)

      Supprimer