"Peu à peu, sans en être d'abord bien conscients, ils avaient commencé à employer des mots différents pour nommer les mêmes choses. Il disait timbale, elle disait gobelet. Il disait vélo, elle disait bicyclette.

Cela devint systématique. Ils puisaient dans les lexiques anciens, les dictionnaires de synonymes, les idiotismes, les patois de leurs régions d'origine.

Et quand enfin ils se furent partagé tous les mots de la langue, quand l'incommunicabilité entre eux fut parfaite, ils reconnurent qu'ils n'avaient plus rien à se dire et se séparèrent sans faire d'histoire." (
Éric Chevillard, L'Autofictif, vendredi 8 mars 2019)

vendredi 9 décembre 2016

🎥 "Max et les Maximonstres" de Spike Jonze

Dévorer ou ne pas dévorer ?

Waouh... Si je m'attendais à ça ! Ce film est juste l'un des plus beaux films qu'il m'ait été donné de voir. Que personne ne se méprenne : ce n'est absolument pas un film pour enfants tel qu'on pourrait l'imaginer, et si vous vous attendez aux aventures féériques d'un petit garçon au pays des gentils monstres, alors vous risquez d'être déçus. 

Max, dix ans, est à un âge où l'on fait à ses dépens l'expérience d'un ego bouillonnant. Contraint de passer une bonne partie de ses journées seul, le jeune garçon peine à trouver un équilibre entre tendresse rêveuse et désir d'attention, et oscille ainsi constamment entre rire et larmes, joie et colère, amour et haine. Un soir, alors que sa mère ne lui accorde pas toute l'attention qu'il souhaiterait, Max devient insolent et la mord, avant de s'enfuir de chez lui.

C'est le début d'un voyage vers une île lointaine où vit un groupe de Maximonstres, que Max arrive à convaincre de ne pas le manger en se faisant passer pour leur roi. Max entame alors une délicate cohabitation avec eux.

L'une des principales qualités du film est la manière dont il retranscrit à la perfection tout un lot d'émotions qui s'entrechoquent, fluctuent, se contredisent. De multiples problématiques individuelles sont abordées - l'amitié, l'amour, l'orgueil, la tolérance, le mensonge, la colère, etc. -, mais avec suffisamment de subtilité et de complexité pour ne jamais les compartimenter et les traiter de manière clichée et binaire. Le thème de l'enfance est apprivoisé avec tout le sérieux qui lui est dû, et je dois dire que ça fait un bien fou ! Max, en pleine construction individuelle, se met littéralement en danger au sein des Maximonstres, créatures tout aussi insouciantes que terrifiantes, et avec lesquels le jeune garçon doit composer.

Cela donne au film une dynamique étrangement sublime, alternant pauses poétiques et accélérations énergiques d'une violence (physique ou symbolique) inouïe. Les dialogues sont extrêmement percutants, justes, et simples, à la fois pour dire l'émerveillement de l'enfant et les ravages de l'égoïsme. L'on a peur, aussi, parfois : la dévoration, de l'autre, mais aussi de soi-même (quelqu'un pour proposer une lecture psychanalytique ?) est un motif constant dans le film (raison de plus pour ne pas s'attendre à un film gentillet... sinon malaise garanti). On ressort finalement de là chamboulé et choqué de ne pas avoir vu l'émotion venir (les dernières scènes sont à en ébranler des statues) : qui aurait cru qu'un petiot en pyjama et quelques grosses poupées de fils puissent toucher une corde si intime et sensible ?

Si vous voulez approfondir le sujet, deux articles très intéressants à propos du livre dont le film est tiré :
 
📖 "Max et les Maximonstres : le conte", Michel Defourny [lien vers l'article]

📖 "Une lecture psychanalytique de Max et les Maximonstres de Maurice Sendak", Maria Teresa [lien vers l'article]

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