Bûches et embûches
"On vous l'a sans doute déjà dit, il ne faut jamais juger un livre sur sa jaquette. Pas plus qu'un inconnu sur sa mine. Mais de même qu'on a peine à imaginer qu'un individu mal léché soit en fait un être charmant, de même Violette, Klaus et Prunille avaient-ils du mal à croire que ce Précis d'ophtalmologie avancée pût contenir rien de bon.
L'ophtalmologie, nous dit le dictionnaire, est la branche de la médecine qui a pour objet l'étude de l’œil et de ses maladies. Mais même si les enfants l'avaient ignoré - et Klaus, il va de soi, le savait -, l'image décorant la jaquette les aurait immédiatement renseignés. C'était bien sûr une image d’œil, une image terriblement familière. Car c'était l'oeil qui hantait les cauchemars des enfants Baudelaire, l’œil qui hantait leurs souvenirs éveillés - celui-là même, très exactement, qui était la marque du comte Olaf." (p. 71-72)
Et c’est reparti pour un nouvel opus
des Désastreuses Aventures des Orphelins
Baudelaire (j’ai trouvé pour cette relecture mon rythme de croisière :
un livre par jour), à savoir le quatrième tome, Cauchemar à la scierie ; tome réussi et surtout très
intéressant tant Lemony Snicket ose pousser encore plus loin les curseurs de
l’horreur et de la fantaisie.
Dans ce nouvel épisode, Violette,
Klaus et Prunille se retrouvent à La Falotte-sur-Rabougre pour rencontrer leur
nouveau tuteur, qui se trouve être à la tête d’une scierie au doux nom de
Fleurbon-Laubaine. Tu parles ! Loin d’être une chance, l’établissement se
révèle très vite être un lieu de calvaire pour les trois enfants Baudelaire.
Pour commencer, le directeur de la scierie, censé veiller sur eux, est un
patron impitoyable et obsédé par la rentabilité, qui ne les considère que comme
une force de travail supplémentaire. Le trio est ainsi soumis aux
mêmes règles et injonctions que la masse salariale : réveils cacophoniques, écorçage
harassant, pauses de seulement cinq minutes et repas de chewing-gums
inconsistants, le tout sous les aboiements d’E. T. MacFool, le terrible
contremaître. Dans cet enfer totalement délirant, où les employés vivent
entassés dans des dortoirs sans fenêtres et ne sont payés qu’en bons de
réductions, les trois orphelins ne trouvent guère de soutien qu’en les
personnes de Phil, ouvrier de nature optimiste, et de Charles, homme extrêmement
gentil mais craintif, que le directeur traite définitivement comme son larbin. Réconfort
hélas de peu de poids lorsque ses journées ne sont faites que de sciure et
d’échardes ! D’autant que non loin de là, dans un cabinet d’ophtalmologie,
le cruel comte Olaf agit dans l’ombre, aidé de sérieux complices ; que
Klaus, pauvre de lui, ne voit rien sans ses lunettes ; et que dans un
univers fait de ficeleuses et de pinces géantes, si l’on n’ouvre pas l’œil, un
accident peut vite arriver…
Je ne dirai jamais assez à quel
point Lemony Snicket a le don de créer des personnages saisissants, ce qui se
vérifie dans ce quatrième tome. À
commencer par le nouveau tuteur des Baudelaire, Monsieur le directeur (de la
scierie), jamais nommé autrement, qui décroche la palme incontestable de l’invisibilité.
Isolé dans son bureau, loin des ouvriers qu’il dirige pourtant d’une main de
fer, ce dernier a le visage constamment plongé dans l’épaisse fumée de son
cigare, symbolique assez astucieuse et évidente satire des grands patrons qui
ne pensent qu’au profit sans se préoccuper un seul instant de bien-être et des
conditions de travail de leurs employés. Mais s’il y a un personnage lourd de
sens, c’est bien sûr celui du Dr. Georgina Orwell, ophtalmologiste redoutable,
de mèche avec le comte Olaf, dont le nom évoque assez explicitement, mais de
manière ironiquement détournée, le roman 1984
de George Orwell. En effet, bien que peu présente dans le roman, cette Big Brother au féminin n’aura de cesse
de scruter les activités de la scierie et, par une étrange rééducation à l’hypnose,
de maîtriser les faits et gestes de ce malheureux Klaus en même temps que de
lui redonner la vue. Le cabinet d’ophtalmologiste de Georgina Orwell devient
donc – et l’idée est brillante – une parfaite synthèse entre la malfaisance de
l’œil olafien et la Police de la Pensée orwellienne. Quant au comte Olaf
lui-même – également peu présent dans cet épisode mais non moins redoutable –,
celui-ci s’est travesti en Shirley, réceptionniste du Dr. Orwell, et est si
grotesque avec sa voix exagérément fluette, sa perruque blonde et son tailleur
fauve, qu’il en devient effrayant.
Dans ce quatrième roman, Lemony
Snicket prend des libertés folles avec ce que pourrait imposer la
vraisemblance, sans pour autant nous perdre. Ce dernier
affirme même encore un peu plus sa singularité de ton en nous proposant une intrigue
décidément cruelle mais racontée de manière toujours plus ludique. Ainsi, les
désastreuses aventures des trois orphelins atteignent des sommets de fantaisie
absurde et d’horreur glaçante. Entre une jambe écrasée et un bras coupé à la
scie circulaire, l’on assiste avec audace à l’élaboration d’une canne à pêche
en chewing-gum et au combat d’une dentition (devinez laquelle) contre une épée.
Habilement et tranquillement, Lemony Snicket nous impose un univers de plus en
plus bigarré et une histoire génériquement ambigüe, où les calamités les plus
calamiteuses surgissent au milieu de la plus virevoltante loufoquerie. Seule
vigilance annoncée du narrateur : s’adresser le plus honnêtement possible à des
enfants. Raison de plus pour être terrible…
Ma note : 16 / 20
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