"Peu à peu, sans en être d'abord bien conscients, ils avaient commencé à employer des mots différents pour nommer les mêmes choses. Il disait timbale, elle disait gobelet. Il disait vélo, elle disait bicyclette.

Cela devint systématique. Ils puisaient dans les lexiques anciens, les dictionnaires de synonymes, les idiotismes, les patois de leurs régions d'origine.

Et quand enfin ils se furent partagé tous les mots de la langue, quand l'incommunicabilité entre eux fut parfaite, ils reconnurent qu'ils n'avaient plus rien à se dire et se séparèrent sans faire d'histoire." (
Éric Chevillard, L'Autofictif, vendredi 8 mars 2019)

mardi 22 août 2017

📖 "Les Désastreuses Aventures des Orphelins Baudelaire", tome 4 : "Cauchemar à la scierie" de Lemony Snicket

Bûches et embûches

     "On vous l'a sans doute déjà dit, il ne faut jamais juger un livre sur sa jaquette. Pas plus qu'un inconnu sur sa mine. Mais de même qu'on a peine à imaginer qu'un individu mal léché soit en fait un être charmant, de même Violette, Klaus et Prunille avaient-ils du mal à croire que ce Précis d'ophtalmologie avancée pût contenir rien de bon.
    L'ophtalmologie, nous dit le dictionnaire, est la branche de la médecine qui a pour objet l'étude de l’œil et de ses maladies. Mais même si les enfants l'avaient ignoré - et Klaus, il va de soi, le savait -, l'image décorant la jaquette les aurait immédiatement renseignés. C'était bien sûr une image d’œil, une image terriblement familière. Car c'était l'oeil qui hantait les cauchemars des enfants Baudelaire, l’œil qui hantait leurs souvenirs éveillés - celui-là même, très exactement, qui était la marque du comte Olaf." (p. 71-72)



Et c’est reparti pour un nouvel opus des Désastreuses Aventures des Orphelins Baudelaire (j’ai trouvé pour cette relecture mon rythme de croisière : un livre par jour), à savoir le quatrième tome, Cauchemar à la scierie ; tome réussi et surtout très intéressant tant Lemony Snicket ose pousser encore plus loin les curseurs de l’horreur et de la fantaisie.

Dans ce nouvel épisode, Violette, Klaus et Prunille se retrouvent à La Falotte-sur-Rabougre pour rencontrer leur nouveau tuteur, qui se trouve être à la tête d’une scierie au doux nom de Fleurbon-Laubaine. Tu parles ! Loin d’être une chance, l’établissement se révèle très vite être un lieu de calvaire pour les trois enfants Baudelaire. Pour commencer, le directeur de la scierie, censé veiller sur eux, est un patron impitoyable et obsédé par la rentabilité, qui ne les considère que comme une force de travail supplémentaire. Le trio est ainsi soumis aux mêmes règles et injonctions que la masse salariale : réveils cacophoniques, écorçage harassant, pauses de seulement cinq minutes et repas de chewing-gums inconsistants, le tout sous les aboiements d’E. T. MacFool, le terrible contremaître. Dans cet enfer totalement délirant, où les employés vivent entassés dans des dortoirs sans fenêtres et ne sont payés qu’en bons de réductions, les trois orphelins ne trouvent guère de soutien qu’en les personnes de Phil, ouvrier de nature optimiste, et de Charles, homme extrêmement gentil mais craintif, que le directeur traite définitivement comme son larbin. Réconfort hélas de peu de poids lorsque ses journées ne sont faites que de sciure et d’échardes ! D’autant que non loin de là, dans un cabinet d’ophtalmologie, le cruel comte Olaf agit dans l’ombre, aidé de sérieux complices ; que Klaus, pauvre de lui, ne voit rien sans ses lunettes ; et que dans un univers fait de ficeleuses et de pinces géantes, si l’on n’ouvre pas l’œil, un accident peut vite arriver…  

Je ne dirai jamais assez à quel point Lemony Snicket a le don de créer des personnages saisissants, ce qui se vérifie dans ce quatrième tome. À commencer par le nouveau tuteur des Baudelaire, Monsieur le directeur (de la scierie), jamais nommé autrement, qui décroche la palme incontestable de l’invisibilité. Isolé dans son bureau, loin des ouvriers qu’il dirige pourtant d’une main de fer, ce dernier a le visage constamment plongé dans l’épaisse fumée de son cigare, symbolique assez astucieuse et évidente satire des grands patrons qui ne pensent qu’au profit sans se préoccuper un seul instant de bien-être et des conditions de travail de leurs employés. Mais s’il y a un personnage lourd de sens, c’est bien sûr celui du Dr. Georgina Orwell, ophtalmologiste redoutable, de mèche avec le comte Olaf, dont le nom évoque assez explicitement, mais de manière ironiquement détournée, le roman 1984 de George Orwell. En effet, bien que peu présente dans le roman, cette Big Brother au féminin n’aura de cesse de scruter les activités de la scierie et, par une étrange rééducation à l’hypnose, de maîtriser les faits et gestes de ce malheureux Klaus en même temps que de lui redonner la vue. Le cabinet d’ophtalmologiste de Georgina Orwell devient donc – et l’idée est brillante – une parfaite synthèse entre la malfaisance de l’œil olafien et la Police de la Pensée orwellienne. Quant au comte Olaf lui-même – également peu présent dans cet épisode mais non moins redoutable –, celui-ci s’est travesti en Shirley, réceptionniste du Dr. Orwell, et est si grotesque avec sa voix exagérément fluette, sa perruque blonde et son tailleur fauve, qu’il en devient effrayant.

Dans ce quatrième roman, Lemony Snicket prend des libertés folles avec ce que pourrait imposer la vraisemblance, sans pour autant nous perdre. Ce dernier affirme même encore un peu plus sa singularité de ton en nous proposant une intrigue décidément cruelle mais racontée de manière toujours plus ludique. Ainsi, les désastreuses aventures des trois orphelins atteignent des sommets de fantaisie absurde et d’horreur glaçante. Entre une jambe écrasée et un bras coupé à la scie circulaire, l’on assiste avec audace à l’élaboration d’une canne à pêche en chewing-gum et au combat d’une dentition (devinez laquelle) contre une épée. Habilement et tranquillement, Lemony Snicket nous impose un univers de plus en plus bigarré et une histoire génériquement ambigüe, où les calamités les plus calamiteuses surgissent au milieu de la plus virevoltante loufoquerie. Seule vigilance annoncée du narrateur : s’adresser le plus honnêtement possible à des enfants. Raison de plus pour être terrible…

Ma note : 16 / 20

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