"Peu à peu, sans en être d'abord bien conscients, ils avaient commencé à employer des mots différents pour nommer les mêmes choses. Il disait timbale, elle disait gobelet. Il disait vélo, elle disait bicyclette.

Cela devint systématique. Ils puisaient dans les lexiques anciens, les dictionnaires de synonymes, les idiotismes, les patois de leurs régions d'origine.

Et quand enfin ils se furent partagé tous les mots de la langue, quand l'incommunicabilité entre eux fut parfaite, ils reconnurent qu'ils n'avaient plus rien à se dire et se séparèrent sans faire d'histoire." (
Éric Chevillard, L'Autofictif, vendredi 8 mars 2019)

mardi 27 septembre 2016

📖 "L'usage de la photo" d'Annie Ernaux et Marc Marie


Vestiaire amoureux



"Quand je suis descendue et que j'ai aperçu, éparses sur les dalles du couloir, dans le soleil, les pièces de vêtement et de lingerie, les chaussures, j'ai éprouvé une sensation de douleur et de beauté. Pour la première fois, j'ai pensé qu'il fallait photographier tout cela, cet arrangement né du désir et du hasard, voué à la disparition".


Étonnante Annie Ernaux ! Cela faisait quelques temps déjà que j'entendais parler de son travail autobiographique, sans avoir eu véritablement le courage de m'y plonger (trop d'autobiographie, j'avoue que je sature vite). Ce que je peux dire, c'est que cette lecture est... très intéressante. Je n'irais pas jusqu'à dire qu'elle m'a emballé, mais Annie Ernaux a au moins ici le mérite de tenter quelque chose, de creuser une voie singulière parmi toutes les entreprises d'écriture de soi qui existent aujourd'hui. Et ça me donne vraiment envie de découvrir son œuvre plus en détails. 

D'ailleurs, je vous parle d'Annie Ernaux, mais il ne vous aura pas échappé si vous savez lire un minimum les couvertures, que ce livre fut écrit à deux, avec Marc Marie, qui s'avère être en réalité l'ex-compagnon d'Annie Ernaux. Et pour cause ! Cet ouvrage, situé à la lisière de la performance, de l'autobiographie, de la photographie, du carnet de maladie, tente de restituer quelques mois (en 2004) de la vie de ce couple, à partir de photographies de vêtements prises consciencieusement après leurs rapports sexuels.
Cuisine du 17 avril

Le livre est subdivisé en chapitres assez brefs, élaborés respectivement à partir d'une photographie. A partir de là, Annie Ernaux et Marc Marie ont écrit et exposent chacun un petit texte à propos de cette photo, qui peut aller de la simple description jusqu'à la divagation autobiographique, en passant par l'anecdote amoureuse. Le tout se fait sans concertation, et chaque photographie fait état de leurs ébats sans que les vêtements soient mis en scène : tout est scrupuleusement authentique. 

Ce que je trouve intéressant dans ce projet, outre son originalité, c'est le journal de couple à deux regards qu'il propose. Tous les deux se souviennent et analysent leur relation au moment où a été prise telle ou telle photo, et il est intéressant de comparer les points de vue, non pas qu'ils soient souvent contradictoires, mais ils mettent en vis-à-vis deux sincérités de soi dans un rapport à l'autre. Mais surtout, toute l'émotion de cette entreprise d'autobiographie documentaire vient du langage métonymique des objets, et plus particulièrement des vêtements. En examinant les indices de scènes de déshabillage comme l'on inspecterait une scène de crime, c'est toute la tension et la fusion des corps qui est restituée. Ainsi, bien que les corps soient toujours absents des photos, il en est constamment question en creux, que ce soit à l'intérieur des photographies ou dans le corps des textes (sans mauvais jeu de mots). Annie Ernaux y raconte ainsi son cancer du sein, survenu pendant cette période concernée par les photos, et la manière dont son corps s'est transformé, a évolué, comme une présence de la mort dans la vitalité érotique, de la même manière que ces photographies portent l'ambiguïté du vide dans l'étreinte des corps, un moment postérieur au tumulte.

Dès lors, puisque la nature des photos pousse à chercher l'invisible au milieu du visible, l'écriture d'Annie Ernaux et de Marc Marie est d'emblée fantasmatique, entre une mémoire d'instants fugaces mais intenses et une imagination esthétique : "Photo, écriture, à chaque fois il s'est agit pour nous de conférer davantage de réalité à des moments de jouissance irreprésentables et fugitifs. De saisir l'irréalité du sexe dans la réalité des traces. Le plus haut degré de réalité, pourtant, ne sera atteint que si ces photos écrites se changent en d'autres scènes dans la mémoire ou l'imagination des lecteurs". 

Ma note : 14/20


Lecture comptabilisée pour les challenges suivants :

http://cotoyerlesnuages.blogspot.fr/p/1-un-livre-qui-ete-adapte-en-film-ou.html http://cotoyerlesnuages.blogspot.fr/p/blog-page_22.html

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