La bière à boire...
"... il est à eux, ce putain de mort, alors ils veulent le frapper jusqu'à ce qu'il crie et se réveille et dise ça suffit, mais ça, il ne le dira pas, il ne dira rien, il les laissera avec un cadavre sur les bras car son silence est la dernière chose qui lui appartient, comme la peur leur appartiendra bientôt..."
Et je continue mon parcours dans l’œuvre de Laurent Mauvignier avec autant de bonheur. Aujourd'hui : Ce que j'appelle oubli, paru en 2011. Ce court récit est librement inspiré d'un fait divers ayant eu lieu à Lyon en 2009. Un homme est mort sous les coups de plusieurs vigiles après avoir volé une bière dans un supermarché...
Ce qui apparaît très nettement dans ce récit, c'est la volonté de Laurent Mauvignier de se détacher du fait divers qui l'a inspiré. Ici, point d'accusations ni de lyrisme sur ce drame incompréhensible qui a mené des représentants d'une certaine autorité à tuer pour un simple vol de canette de bière. Non, Laurent Mauvignier ne veut pas rendre cette justice-là, mais simplement soutenir une parole, celle d'un narrateur qui raconte au frère de la victime comment tout cela est arrivé, comment il est ténu le seuil de basculement dans la violence inconsidérée, et comment ceux que l'on oublie, ce que lui, le narrateur, appelle oubli, méritent le droit à la parole, à ce souffle nécessaire du récit qui vient remplacer le souffle de la victime coupé par la compression de sa cage thoracique défoncée.
Petit à petit, et d'un seul trait (le livre est réellement constitué d'une seule phrase inachevée), les événements reprennent forme comme un bourdonnement irréel : le moment où l'homme est entré dans le supermarché, celui où il s'est retrouvé involontairement devant le rayon des bières, celui où, faute d'avoir de l'argent, il en a ouvert une ; puis les instants de la confrontation avec les vigiles, bien heureux de faire face à une vermine de SDF, ceux pendant lesquels ils l'ont roué de coups, pour lui faire comprendre, alors que lui, après plusieurs gifles, ne comprenait pas. Ils ne voulaient pas le tuer, non, juste lui donner une bonne leçon : tu voulais faire le malin en buvant une bière sans la payer ? mais tout se paye mon vieux, d'une manière ou d'une autre. Ils ne voulaient pas le tuer, non, juste lui donner une bonne leçon. C'est alors qu'ils ont commencé à flipper, quand ils ont constaté qu'il était mort, que c'était pas pour de faux, qu'il faisait pas semblant ce sale pédé. C'est à ce moment-là qu'ils ont commencé à dire que c'est le cœur qui avait lâché, et que c'était pas eux qui avaient frappé en premier. A ce moment-là qu'ils ont commencé à se demander si une bière ça valait bien une vie ; et si même le vol d'un caddie entier ça valait qu'on lui vole sa vie à lui, pauvre homme sans un sou, toujours à se mettre dans une galère peut-être bien méritée, toujours à errer à la recherche d'un peu de chaleur humaine.
Alors peu à peu, le supermarché, les vigiles, le cadavre, tous les éléments du drame s'évaporent pour laisser la place à cette parole portée au frère. Métaphore du rôle de l'écrivain redonnant un visage et une histoire aux grands oubliés de la société. Ce frère que le narrateur tente de concerner, ce frère qui entretenait des rapports compliqués avec la victime et qui n'a pas envie d'entendre, c'est nous, d'une certaine manière. Et alors on imagine deux hommes se faisant face dans un fauteuil, l'un le regard planté dans le regard de l'autre qui l'observe, honteux, en silence.
Ma note : 17/20
Lecture comptabilisée pour les challenges suivants :
J'ai lu ta chronique qui m'a bouleversé, c'est le pouvoir de la littérature de faire passer des choses, des émotions, de choquer, de s'exclamer, de donner de l'empathie, d'apporter de la compréhension. J'étais à me morfondre pour des histoires personnelles et là paf, tu viens de me dire qu'il y a pire, que l'être humain est tellement complexe qu'on ne peut pas se permettre de juger bien que ça soit totalement innommable le sujet du roman.
RépondreSupprimerCela me touche vraiment que ma chronique t'ait touchée ^^
SupprimerL’œuvre de Laurent Mauvignier dans son ensemble tourne autour de ce sujet : comment retrouver du lien quand tout se délite (et se délie) d'une manière ou d'une autre ? Son écriture, faite souvent de monologues extrêmement maîtrisés, est assez prodigieuse : à la fois elle est marquée du sceau de l'incompréhension, de la rupture, et en même temps quelque chose se crée d'extrêmement juste et humain. Quand l'écriture devient un vecteur émotionnel d'une telle acuité ; quand elle ne dit non pas spécialement la vérité, mais le vrai ; c'est assurément que l'on a affaire à une très bonne littérature... =)