Impératif catatonique
"Mais maintenant qu'il était revenu, que la force des choses pour une fois avait voulu qu'il revienne, là , chez lui, qu'à nouveau on ait une chance, que j'aie, moi, une chance. Tout ce calme autour de nous comme un nid pour la tendresse. Et moi je guettais les tendresses minuscules".
Je vous prĂ©viens. Je suis en pleine lancĂ©e dans l’Ĺ“uvre de Laurent Mauvignier. Et mon dieu que c'est bon !
Apprendre à finir (2000) est son deuxième roman. Après avoir exploré les thèmes de l'incompréhension familiale et du suicide dans Loin d'eux, Laurent Mauvignier nous offre ici le portrait saisissant et déchirant d'un couple dans l'impasse. Enfin... je dis le portrait d'un couple, mais c'est en partie faux.
Le roman débute par ce qui semble être d'abord une bonne nouvelle. Une femme (la narratrice pendant tout le roman) se réjouit du retour de son mari à la maison, après avoir passé des semaines à l'hôpital suite à un accident de la route. Les médecins ont décidé qu'il pouvait terminer sa convalescence chez lui, avec sa femme et ses enfants.
Mais très vite l'on comprend que quelque chose cloche, là , en creux dans le discours de cette femme affairée à accueillir son mari. Quelque chose qui remonte à avant l'accident, quelque chose de brisé bien plus irréparable que les os du convalescent. Quelque chose de logé dans son regard à lui, et que, elle, sait très bien mais à laquelle elle refuse de se résoudre. Des reproches, de la colère à lui, alors qu'elle tente de tout réparer. D'accord, il la trompait et en voyait une autre. D'accord, plus rien ne fonctionnait entre eux. Mais maintenant, il était là , de retour, auprès d'elle ; elle allait même faire des efforts, fleurir tous les jours le vase de la chambre à coucher, mettre du rouge à lèvres et concocter de bons petits plats pour lui faire plaisir, pour lui montrer qu'ils valent la peine d'être sauvés, que elle, refuse d'apprendre à finir.
Mais face à elle, l'insupportable silence. Il fuit son regard à elle, avec son air exaspéré parce qu'elle en fait trop, parce qu'elle en fait tout court, alors que tout est déjà perdu et qu'il est bloqué, là , avec elle, à se rétablir physiquement alors que la douleur est bien plus profonde. Mais ça, elle ne peut pas le savoir parce qu'il ne parle pas, ou alors juste pour dire des banalités quotidiennes. Et c'est ce silence qui est le plus cruel. Elle aurait voulu au moins qu'il lui dise quelque chose, savoir ce qu'il en pense, même pour lui dire ce qu'elle craint le plus, parce que cette peur, cette angoisse oppressante de ne pas savoir et d'interpréter avec paranoïa ses regards, c'en est vraiment trop.
Alors, de ce monologue intérieur surgit une terrifiante schizophrénie. Mais pas une schizophrénie pathologique, non, un appel de détresse dans le silence et les doutes, dans l'incertitude et la solitude. Ce ne sont pas des illusions de voix qu'elle entend dans sa tête, mais sa propre voix qui cogne dans son esprit qui ne sait plus que penser, et qui nous happe, nous, lecteurs, dans le flux de sa chaotique conscience. Chaotique : à la fois magnifique et pitoyable, "jusqu'à ne plus savoir comment compter les fils qui rest[ent] pendus à nos doigts".
Ma note : 19/20
Lecture comptabilisée pour les challenges suivants :
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