"Peu à peu, sans en être d'abord bien conscients, ils avaient commencé à employer des mots différents pour nommer les mêmes choses. Il disait timbale, elle disait gobelet. Il disait vélo, elle disait bicyclette.

Cela devint systématique. Ils puisaient dans les lexiques anciens, les dictionnaires de synonymes, les idiotismes, les patois de leurs régions d'origine.

Et quand enfin ils se furent partagé tous les mots de la langue, quand l'incommunicabilité entre eux fut parfaite, ils reconnurent qu'ils n'avaient plus rien à se dire et se séparèrent sans faire d'histoire." (
Éric Chevillard, L'Autofictif, vendredi 8 mars 2019)

samedi 15 octobre 2016

đź“– "Anguille sous roche" d'Ali Zamir


Anguille d'Ă©pitaphe 

"... ce sont les histoires anguilliformes qui m'intéressent, les histoires insolites, celles qui ont l'aspect d'une anguille comme la mienne, ce sont le genre d'histoires que les lecteurs de journaux comme de best-sellers actuels ignorent complètement, les histoires vraiment vraies et bizarrement bizarres, tous ceux qui écrivent ou lisent des histoires qui ne sont pas anguilliformes, je le dis bien, sont loin de la réalité de ce monde, ..."


Étrangement (et j'en ai un peu honte), c'est le premier roman de la rentrée littéraire 2016 que je lis. Il me faut toujours un petit délai pour embrayer, mais maintenant je compte bien me rattraper dans les semaines à venir. Mais alors, pourquoi Anguille sous roche d'Ali Zamir ?

J'ai entendu parler du premier roman de cet auteur comorien inconnu au bataillon, cet été dans la presse. A ce moment là il était bien malgré lui au cœur d'une petite polémique, car il s'était vu refuser deux fois son visa pour venir en France faire la promotion de son livre. Bon, finalement il l'a eu, mais à grand renfort d'articles à la fois élogieux à son égard et scandalisés qu'une telle découverte littéraire soit étouffée par l'administration française. Il n'en fallait pas plus pour que l'enthousiaste crédule que je suis soit avide de découvrir ce nouvel écrivain. Je l'avoue, je me suis totalement laissé embarquer par une espèce de délire médiatique le présentant comme une sorte de figure providentielle apparue ex nihilo (parce que les Comores, c'est tellement petit qu'on se demande d'où le gars sort) pour révolutionner les lettres françaises. Bon. En vérité, aujourd'hui, je suis beaucoup moins emballé. Que je vous explique...

Anguille sous roche est en quelque sorte le roman d'une noyade. Alors qu'elle est sur le point de couler, une jeune lycĂ©enne, prĂ©nommĂ©e (ou plutĂ´t surnommĂ©e) Anguille, revient sur une pĂ©riode rĂ©cente de sa vie dans un petit village de pĂŞcheurs en compagnie de son père Connait-Tout et de sa sĹ“ur Crotale. Anguille, qui tire de son nom sa force de caractère, s'adresse au lecteur dans l'urgence de sa noyade : il faut qu'elle lui raconte tout, pour qu'il comprenne comment elle en est arrivĂ©e lĂ . Alors hop hop hop, la voilĂ  partie dans une sorte de portrait de famille et d'adolescente, entre oisivetĂ© domestique, histoires amoureuses et bras-de-fer intergĂ©nĂ©rationnel. Finalement, Anguille ne vit pas une vie extrĂŞmement palpitante, si ce n'est qu'entre la France et les Comores, le contraste pittoresque est grand. Tout dans le style d'Ali Zamir sens le soleil et le poisson frais, la terre chaude et l'ocĂ©an azur. Les personnages sont hauts en couleur, et ont le sang chaud, surtout Connait-Tout, le veuf père de famille, figure un tantinet hĂ©roĂŻ-comique qui passe son temps Ă  donner des sermons incomprĂ©hensibles et Ă  Ă©taler ostensiblement sa culture comme pour effacer le fait qu'il n'a pas fait d'Ă©tudes. Anguille et sa petite sĹ“ur Crotale, elles, supportent comme elles peuvent ce père aux exigences souvent injustes, et ne se sentent pas vraiment empĂŞchĂ©es de prendre leur libertĂ© adolescente. Crotale, elle, est sur la voie du dĂ©crochage scolaire, et reste jusque tard le soir Ă  trainer dans les rues avec ses amis. Anguille, plus sage en apparence, fantasme sur Vorace, un beau pĂŞcheur avec qui elle va avoir une liaison secrète... jusqu'Ă -ce que tout dĂ©rape. 

Une des particularités de ce roman, souvent rappelée par les critiques, c'est sa forme : une phrase, et une seule, qui s'étend sur plus de 300 pages. C'est qu'Anguille est, pendant son récit, en train de rendre son dernier souffle, et l'absence de points, voulue comme une sorte de mimétique de la houle, est clairement pensée comme une mise en rythme particulière de la langue et de la phrase, plus libre, plus ouverte, plus soufflée, plus urgente. Mais en réalité, cela ne fonctionne qu'à moitié, car si Ali Zamir évite certains éléments typographiques, il ne lésine pas sur les virgules et les points-virgules, de manière tellement artificielle que l'on sent très bien que c'est juste pour éviter des points, absents de la page mais bien présents dans l'esprit du lecteur. Il y a quelque chose de gênant : la phrase manque d'élan. Du coup, pendant qu'Anguille fait glou-glou, le lecteur se noie avec elle dans ses déblatérations, et finalement, peste plus qu'il ne sourit contre son sale caractère et ses systématiques langagiers.

Ma note : 13 / 20    


Lectures comptabilisée pour les challenges suivants :

http://cotoyerlesnuages.blogspot.fr/p/blog-page_30.html  http://cotoyerlesnuages.blogspot.fr/p/1-un-livre-qui-ete-adapte-en-film-ou.html

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