Anguille d'épitaphe
"... ce sont les histoires anguilliformes qui m'intéressent, les histoires insolites, celles qui ont l'aspect d'une anguille comme la mienne, ce sont le genre d'histoires que les lecteurs de journaux comme de best-sellers actuels ignorent complètement, les histoires vraiment vraies et bizarrement bizarres, tous ceux qui écrivent ou lisent des histoires qui ne sont pas anguilliformes, je le dis bien, sont loin de la réalité de ce monde, ..."
Étrangement (et j'en ai un peu honte), c'est le premier roman de la rentrée littéraire 2016 que je lis. Il me faut toujours un petit délai pour embrayer, mais maintenant je compte bien me rattraper dans les semaines à venir. Mais alors, pourquoi Anguille sous roche d'Ali Zamir ?
Anguille sous roche est en quelque sorte le roman d'une noyade. Alors qu'elle est sur le point de couler, une jeune lycéenne, prénommée (ou plutôt surnommée) Anguille, revient sur une période récente de sa vie dans un petit village de pêcheurs en compagnie de son père Connait-Tout et de sa sœur Crotale. Anguille, qui tire de son nom sa force de caractère, s'adresse au lecteur dans l'urgence de sa noyade : il faut qu'elle lui raconte tout, pour qu'il comprenne comment elle en est arrivée là . Alors hop hop hop, la voilà partie dans une sorte de portrait de famille et d'adolescente, entre oisiveté domestique, histoires amoureuses et bras-de-fer intergénérationnel. Finalement, Anguille ne vit pas une vie extrêmement palpitante, si ce n'est qu'entre la France et les Comores, le contraste pittoresque est grand. Tout dans le style d'Ali Zamir sens le soleil et le poisson frais, la terre chaude et l'océan azur. Les personnages sont hauts en couleur, et ont le sang chaud, surtout Connait-Tout, le veuf père de famille, figure un tantinet héroï-comique qui passe son temps à donner des sermons incompréhensibles et à étaler ostensiblement sa culture comme pour effacer le fait qu'il n'a pas fait d'études. Anguille et sa petite sœur Crotale, elles, supportent comme elles peuvent ce père aux exigences souvent injustes, et ne se sentent pas vraiment empêchées de prendre leur liberté adolescente. Crotale, elle, est sur la voie du décrochage scolaire, et reste jusque tard le soir à trainer dans les rues avec ses amis. Anguille, plus sage en apparence, fantasme sur Vorace, un beau pêcheur avec qui elle va avoir une liaison secrète... jusqu'à -ce que tout dérape.
Une des particularités de ce roman, souvent rappelée par les critiques, c'est sa forme : une phrase, et une seule, qui s'étend sur plus de 300 pages. C'est qu'Anguille est, pendant son récit, en train de rendre son dernier souffle, et l'absence de points, voulue comme une sorte de mimétique de la houle, est clairement pensée comme une mise en rythme particulière de la langue et de la phrase, plus libre, plus ouverte, plus soufflée, plus urgente. Mais en réalité, cela ne fonctionne qu'à moitié, car si Ali Zamir évite certains éléments typographiques, il ne lésine pas sur les virgules et les points-virgules, de manière tellement artificielle que l'on sent très bien que c'est juste pour éviter des points, absents de la page mais bien présents dans l'esprit du lecteur. Il y a quelque chose de gênant : la phrase manque d'élan. Du coup, pendant qu'Anguille fait glou-glou, le lecteur se noie avec elle dans ses déblatérations, et finalement, peste plus qu'il ne sourit contre son sale caractère et ses systématiques langagiers.
Ma note : 13 / 20
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