Passion sulfurique
"Elle se penche sur moi, elle sent l'air piquant de fin décembre. Elle a les joues rouges de ceux qui se sont hâtés. Elle est beaucoup trop maquillée. Elle n'est pas très bien habillée, elle n'a pas revêtu sa plus belle tenue, elle n'est pas élégante, elle n'a pas attaché ses cheveux avec raffinement. Elle parle beaucoup, bondit sur un verre de vin qu'on lui tend, hurle de rire à un bon mot. Elle est animée, exaltée, passionnée.
C'est comme un moment au ralenti. Le verre s'échappe de ma main, mon compagnon s'exclame oh non !, le verre tourbillonne dans l'air, tout le monde regarde, personne ne peut rien faire, c'est déjà trop tard, le verre s'écrase sans un bruit dans la moquette crème, son contenu entier se déverse et dessine une forme abstraite, du vin rouge sur la moquette crème, un beau tableau minimaliste, je blanchis puis rougis d'embarras, la maîtresse de maison fulmine, dans sa robe du soir, c'est une catastrophe, un désastre, le dessin rouge sur la moquette crème, un imprévu, un accident. Une brèche." (p.18-19)
Ça raconte Sarah, premier roman de Pauline Delabroy-Allard, se présente comme une histoire d'amour fou, en deux temps (protase et apodose de la passion).
Dans une première partie, fragmentée, saccadée, la narratrice du roman, jeune mère pour ainsi dire célibataire, succombe au charme foudroyant de Sarah, violoniste étincelante dans un quatuor à cordes, femme vivante, fougueuse, insouciante. De cette rencontre lors d'une soirée de réveillon va naître entre les deux femmes une relation intense, "comme un cadeau", retranscrite à travers le biais admiratif de la narratrice. Partie-portrait, hymne à Sarah derrière lequel l'amoureuse s'efface, tout dans un premier temps ne jure que par l'être aimée ; tout fait signe de bouleversement, tout fait signe de déflagration. Pourtant, assez vite, la passion est trop vive, la flamme trop incandescente, et "du néant jaillit la brûlure" : les deux jeunes femmes n'en peuvent plus de trop s'aimer, n'en peuvent plus de mutuellement se détruire. C'est fini, il faut que ça soit fini.
Alors la narratrice fuit, plaque tout, sans prévision de retour. Elle fuit en Italie, à Trieste, dans cette seconde partie du roman qui lui redonne, comme par contrepoint, toute sa place, qui lui accorde le droit de sa douleur. L'écriture de Pauline Delabroy-Allard se fait alors beaucoup plus lente, plus mélancolique, plus pathétique : la mise à mort de la figure jadis si sublime de Sarah y est mise en question dans un grand lamento au milieu des bourrasques, au bord de la mer.
Ces deux parties du roman, qui sont comme l'ouverture et la fermeture d'une parenthèse, qui entament et ferment la boucle, s'articulent autour d'une scène, annoncée d'emblée dans le prologue du roman ; une scène nocturne, une scène de retrouvailles, une scène de repos après l'amour. Une scène de maladie aussi, surtout - celle de Sarah, atteinte d'un cancer du sein. Une scène ambivalente de vie et de mort, préambule aussi bien à la passion qu'à la fuite, qui résume bien la tension de ce roman.
Ma note : 14 / 20
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