"Peu à peu, sans en être d'abord bien conscients, ils avaient commencé à employer des mots différents pour nommer les mêmes choses. Il disait timbale, elle disait gobelet. Il disait vélo, elle disait bicyclette.

Cela devint systématique. Ils puisaient dans les lexiques anciens, les dictionnaires de synonymes, les idiotismes, les patois de leurs régions d'origine.

Et quand enfin ils se furent partagé tous les mots de la langue, quand l'incommunicabilité entre eux fut parfaite, ils reconnurent qu'ils n'avaient plus rien à se dire et se séparèrent sans faire d'histoire." (
Éric Chevillard, L'Autofictif, vendredi 8 mars 2019)

jeudi 31 août 2017

📖 "La nuit juste avant les forêts" de Bernard-Marie Koltès


Un étranger sous la pluie

"ils me parlaient d'un général avec ses soldats qui encerclent la forêt, là-bas, et qui font des cartons sur tout ce qui s'envole au-dessus des feuilles, sur tout ce qui apparaît à la lisière, sur tout ce qu'ils aperçoivent qui n'a pas la couleur des arbres ou qui ne bouge pas de la même manière, eux, ils m'ont écouté et moi je les ai écoutés, et je me suis dit : ailleurs tout est pareil, plus je me laisse pousser au cul, plus je serai étranger, eux ils finissent ici et moi je finirai là-bas," (p. 50-51)



Cette pièce est un soliloque nocturne. La longue et interminable phrase transie d'un inconnu, sous la pluie, qui cherche à retenir un passant en se confiant à lui - en se livrant à nous, à un enfant, peut-être. 

Cette pièce est un soliloque nocturne. La verve douce et rude d'un étranger sans nom, habitué des hôtels, mais égaré quand même - pauvre mec empêtré dans lui-même comme l'est son corps dans ses vêtements trempés.

Cette pièce est un soliloque nocturne. Celui d'un ancien travailleur, qui ne voit rien qui vaille auprès des tringleurs planqués - et qui a une idée, pour la société ; celle d'un syndicat, à l'internationale. 

Cette pièce est un soliloque nocturne. Celui, dans la nuit brune, du récit d'un amour, éperdu et manqué - et perdu l'est aussi, ce qui vient de la mère : la nervosité.

Cette pièce est un soliloque nocturne. Un corps sali - un corps de classe -, jadis à prostitués, mais qui dorénavant s'empêche de bander - un corps à feu, un corps à soif, un corps à bière, qui ne peut qu'un café. 

Cette pièce est un soliloque nocturne. L'appel halluciné du Nicaragua, d'une perte hors chez soi, tapissée de verdure - translation d'étrangers, translation de fantômes, bien présente pourtant.  

Cette pièce est un soliloque nocturne, tabassé dans le métro, pour un sou qu'il n'a plus - et qui cherche dans la rue, l'objet de sa colère. 

Cette pièce est un soliloque nocturne, qui rayonne pourtant, de sa fougue intestine.

Cette pièce est un soliloque. Nocturne - parole d'un inconnu, qui se déploie la nuit, juste avant les forêts.


Ma note : 17 / 20

Aucun commentaire :

Enregistrer un commentaire