"Peu à peu, sans en être d'abord bien conscients, ils avaient commencé à employer des mots différents pour nommer les mêmes choses. Il disait timbale, elle disait gobelet. Il disait vélo, elle disait bicyclette.

Cela devint systématique. Ils puisaient dans les lexiques anciens, les dictionnaires de synonymes, les idiotismes, les patois de leurs régions d'origine.

Et quand enfin ils se furent partagé tous les mots de la langue, quand l'incommunicabilité entre eux fut parfaite, ils reconnurent qu'ils n'avaient plus rien à se dire et se séparèrent sans faire d'histoire." (
Éric Chevillard, L'Autofictif, vendredi 8 mars 2019)

lundi 31 août 2015

đź“– "Le Cid" de Corneille

Une pièce Cid-Ă©rante ! 

Même sans l'avoir lu, on sait souvent plusieurs choses sur Le Cid de Corneille, si l'on garde quelques souvenirs de sa scolarité : que c'est une tragi-comédie, qu'elle illustre parfaitement une dramaturgie cornélienne du dilemme, qu'elle donna lieu en son temps à une immense querelle théorique (la Querelle du Cid), et qu'on y trouve certainement la litote la plus célèbre de toute la littérature française : "Va, je ne te hais point".

Je n'ai pas du tout été déçu de ma relecture de cette pièce magistrale. Le nœud dramatique est à la fois simple et implacable : Don Diègue, un vieux notable de Séville, pousse son fils Rodrigue à le venger de Don Gomès, comte de Gormas, qui l'a humilié en lui donnant un soufflet. Mais malheureusement, Rodrigue aime Chimène, la fille de Don Gomès... Le jeune héros est donc partagé entre son désir de vengeance et ses transports, entre l'honneur de son père et son amour, sachant que choisir l'un, c'est perdre l'autre.

Bien qu'elle ait reçu de nombreuses critiques Ă  sa sortie, notamment celle de prendre des licences vis-Ă -vis des prĂ©ceptes aristotĂ©liciens, il est difficile de trouver des reproches Ă  faire Ă  cette pièce, tout bonnement solaire. L'expression de "dilemme cornĂ©lien" y prend tout son sens pour ces personnages de haut rang malmenĂ©s tragiquement par la Parque (= le destin), et tiraillĂ©s entre leur cĹ“ur et leur leur esprit (foyer platonicien de la raison). 

                        DON DIEGUE
        Ne rĂ©plique point, je connais ton amour,
Mais qui peut vivre infâme est indigne du jour, 
Plus l'offenseur est cher, et plus grande est l'offense : 
Enfin tu sais l'affront, et tu tiens ta vengeance, 
Je ne te dis plus rien, venge-moi, venge-toi, 
Montre-toi digne fils d'un tel père que moi; 
Accablé de malheurs où le destin me range
Je m'en vais les pleurer, va, cours, vole, et nous venge.

La vengeance est très souvent un moteur de l'action des personnages, mais toujours à contrecœur, au sens très littéral du terme puisque Rodrigue et Chimène défient leur amour mutuel pour sauver l'honneur de leurs pères. Les deux héros, coupables et victimes par la seule faute de leur filiation, incarnent ainsi des figures tragiques, sinon pathétiques. Les intrigues et thèmes secondaires, notamment celle de l'amour secret de l'Infante pour Rodrigue, ou bien le poids de la vieillesse de Don Diègue, participent à ce climat tragique.

                     DON RODRIGUE
            Que je sens de rudes combats !
Contre mon propre honneur mon amour s'intéresse,
Il faut venger un père, et perdre une maîtresse,
L'un Ă©chauffe mon cĹ“ur, l'autre retient mon bras.  
Réduit au triste choix ou de trahir ma flamme,
            Ou de vivre en infâme,
     Des deux cĂ´tĂ©s mon mal est infini.
            O Dieu ! l'Ă©trange peine !
     Faut-il laisser un affront impuni ?
     Faut-il punir le père de Chimène ?

Cependant, au fil de la pièce, le registre tragique dominant se mue en tragi-comique, notamment par un arrière-plan politique original. Tout malheureux qu'il est, Rodrigue, qui mène à bien une expédition de défense contre une invasion maure, en est tout autant grandi. C'est même une véritable métamorphose que la consécration de ce "simple Chevalier" en "Cid" (c'est-à-dire en seigneur) ! Le conflit dramatique intervient alors sur deux plans : domestique et politique. Celui qui tue un père sauve sa patrie, et le personnage du roi Don Fernand en devient un personnage central de la pièce. Il est celui qui tranche et qui la sauve d'une issue funeste : "Laisse faire le temps, ta vaillance, et ton Roi".

 





Test Littérature, poésie publié sur Quizz.biz

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